Chronique Humour


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Index


Introduction


Comiques français
Frank Dubosc
Laurent Gerra


Classiques
Yvon Deschamps
Ding et Dong


Humour ad populum
Fondements théoriques
Michel Barrette, précurseur
Jean-Marc Parent, fondateur
Martin Matte, deuxième vague
Le Dos de l'humour
Futurologie et succession


Humour alternatif
MC Gilles
Macadam tribus



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Chronique Humour
Chronique Humour

Introduction



Bonsoir cher-ère-s ami-e-s, ici Marcel Lement. Au cours de cette chronique, je vais partager avec vous ma vision de certains comiques.

Définissons tout de suite ce dont il va être question pour éviter les fausses attentes. Je ne suis pas, contrairement à ce qu'on pourrait penser, un grand spécialiste des comiques ou de la culture en général. Je ne suis pas non plus historien ou sociologue; c'est pourquoi mes opinions ne seront pas soutenues par un large éventail d'analyses de contexte social ou politique comme on en voit parfois dans de savantes dissertations. Je ne suis pas non plus psychanalyste; on ne va donc pas analyser en profondeur la personnalité des comiques et essayer «d'expliquer» ou «d'interpréter».

Je pense que plutôt que de se lancer en grand spécialiste qui analyse (inter)minablement sans se prononcer, il est plus intéressant de rester dans le généralisme et que cela serve à quelque chose. À défaut d'être savant, donc, on comprendra; ce n'est déjà pas si mal. Ce que je vous propose est peut-être plus humble, mais peut-être aussi plus intéressant : je vais essayer de vous faire vivre mes chroniques. Pour ce faire, je vais décrire mes sujets avec un peu de contexte (car je pousse en sol québécois), un peu de psychologie (car j'observe, j'écoute et je comprends), quelques citations (comme si on y était) et - bien entendu - des opinions (pour donner un sens à tout le reste).

Je vous souhaite donc une bonne lecture.

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Marcel Lement
Marcel Lement

Comiques français I : Frank Dubosc

2002...



Présentation
Peu de comiques français-es se rendent jusqu'qu Québec. Il est certain qu'il y a TV5, véritable laboratoire d’observation en milieu culturel, mais peu de Québécois-es possèdent assez de courage pour s'y aventurer un laps de temps significatif. Bien sûr, des individus tels que Leeb et Devos nous sont connus depuis plusieurs années. Palmade, Legitimus, Dubosc et Drucker ont aussi fait quelques apparitions, tout comme plusieurs autres que j'oublie. Toutefois, il s’avère difficile de générer des avis vraiment éclairés sur des artistes de l'humour qu'on voit rarement, pour un numéro de courte durée et dont on nous refile souvent les meilleurs extraits. C'est un peu comme recevoir de la visite chez soi durant un après-midi : on n'a pas le temps de voir les irritants de la fréquentation quotidienne. Je me permets de supposer que les gens d’Europe, par rapport aux Québec, se retrouvent sensiblement dans la même situation.

J'ai récemment eu l'inhonneur de connaître Frank Dubosc en tant qu'humoriste français. Je l'ai vu à deux reprises au cours de décembre 2002. Dans un cas, il co-animait un gala Juste pour rire et, dans l'autre, il se produisait dans un numéro régulier. Je crois avoir un échantillon suffisant, quoique modeste, pour baser mon opinion. Surtout que - premier constat - l'humour de Frank Dubosc semble très pauvre en variabilité, en tout cas celui qu'il présente au Québec (peut-être par souci d’adaptation, je ne sais pas). Statistiquement parlant, quand on observe peu de variabilité, il est possible de faire des inférences «sûres» à partir de petits échantillons. Justement, c'est l'exercice auquel je propose de me livrer. Vous pourrez voir si les conclusions peuvent être généralisées... ou pas.

Style
Une première remarque sur Frank Dubosc porte sur sa personnalité d'humoriste, que je qualifierais de plutôt désagréable. Il donne aux Québécois-es l’image parfaite de ce qu'est un très mauvais archétype de Français, i.e. le Français chiant. «Ils-elles veulent en avoir, je vais leur en donner pour leur argent», pense-t-il peut-être. Il renforce donc des préconceptions largement erronnées et, pire encore, s'appuie sur celles-ci pour faire rire. Le résultat est de qualité limitée. D’une part, n'importe lequel ou laquelle d'entre nous peut imaginer ce personnage et en faire une imitation convainquante - et plus drôle parce qu’imprévue et locale - dans son propre salon. C'est donc très décevant de voir qu'un des grands comiques français (selon l’opinion de la majorité, disons) se sert d'un tremplin de si mauvaise imagination pour s'imposer.

Deuxièmement, il est arrogant. Durant tout le temps qu'il est sur scène, il rabaisse son public comme s'il était composé de vulgaires barbares que le grand seigneur grâcie de sa présence. Il débute en posant des déclarations vantardes et excessives, puis s’offusque - voire réprime - des réactions de l’auditoire en faisant des remarques du genre : «Mais voyons, sur quels gens suis-je tombé ?» ou encore «Vous ne connaissez pas cela ?». La relation qu’il entretient avec son public m’apparaît en ce sens fragile et ambivalente. Un ou deux de ces commentaires auraient pu être bien placés et donner un effet subtil; d’ailleurs, des comiques québécois-es font régulièrement cela, avec de bons (e.g. Yvon Deschamps) et moins bons (e.g. Peter McLeod) résultats. Mais, pour la durée d'un numéro entier, on perd rapidement l'intérêt puisque le personnage devient une mauvaise caricature et on atteint immédiatement la saturation.

Troisièmement, il rayonne de suffisance. Il en a vues, des choses, il sait tout, il peut parler de ce qu'il veut et devenir l'expert en toute matière, et comme si ce n’était pas encore assez, il veut nous en montrer. «Ben oui, c’est ça Frank, c’est beau, on t’a vu, va te coucher», se dit le-a Québécois-e moyen-ne. En fait, c’est plus agaçant que drôle, car l’humour Dubosc a pour caractéristique de multiplier les efforts de contenant, mais pas de contenu. On note une tonne d’attitudes théâtrales (quand même bien menées) pour une pelletée de sable de texte habilement réfléchi.

Quatrièmement, ses allusions constantes à la sexualité et à sa supérieure phallicité viennent confirmer qu'on a affaire à un (supposé) mâle dominant. Sauf que de la manière dont il bâtit son discours, on peut difficilement y croire parce qu’il en met trop; comme on dit, «il beurre ben épais». Il n’est pas crédible, contrairement à d’autres qui utilisent aussi le type du mâle dominant pour faire rire (ce qui peut être ou ne pas être drôle, mais là n’est pas la question, en fait, je vous livre un scoop : non, ce n'est pas drôle). Plusieurs comiques québécois se servent aussi de ce rôle afin de traiter des relations hommes-femmes, dont bien des humoristes ad populum de dernière génération n’étant pas toujours bons (e.g. Martin Matte, Sylvain Laroque).

Procédés
La recette est bien simple : (1) établir le personnage dès le départ avec quelques phrases choc ou déclarations viriles, puis (2) passer à autre chose et apporter du contenu «drôle». Selon mes estimations, Dubosc ne franchit jamais (1) parce qu’il revient toujours à la charge pour légitimer son rôle sans amener de contenu. En d’autres termes, cela revient à dire qu’il n’obtient pas assez de crédibilité à cause d’erreurs stratégiques. En somme, les gens qui possèdent les traits de personnalité de Dubosc (i.e. stéréotypé, arrogant, suffisant, pseudo-dominant) ne sont pas drôles, ils-elles sont carrément casse-pieds. Donc, Dubosc ou, plus rigoureusement son personnage, n'est pas drôle.

Autre impression sur Dubosc : il pratique une forme d'humour centrée sur lui : l'humour dont il est le héros. Ceci consiste à créer (et étendre au maximum) un récit, un espace sur scène ou un univers qu'il contrôle afin de se mettre en valeur car, comme tout bon dominant, les règles, c’est lui qui les formule. Par exemple, dans un numéro il raconte étape par étape comment, au cours de ses vacances, il sauva héroïquement une mannequin américaine (ah non, pas ENCORE la fascination indue amour-haine des Français-e-s envers les Américains-e-s).

Ou encore, comme animateur, il est obsédé par la nécessité de rabaisser ses co-animateurs, de les castrer symboliquement. Tout le concept du gala Juste pour rire qu’il a co-animé était fondé là-dessus, c’est dire si c’est révélateur. Évidemment, nous, on s’en fiche. Cependant, pour lui, cela semble revêtir une grande importance. Il se sert ainsi de sa position d'animateur ou d'humoriste pour en quelque sorte se mettre en valeur, lui et ses principales qualités, soient : son arrogance et sa suffisance.

Évaluation
Encore une fois, il ne suffit que de dire : «Frank Dubosc est [voir dernière phrase de deux paragraphes plus haut]» et tout le reste est atrocement prévisible, donc habituellement peu drôle. Évitons la mauvaise foi absolue en disant qu’il amène tout de même quelques gags bien placés, qui font malheureusement figure d'exception. Dubosc se roule donc globalement dans son tissu fantasmatique et fait de l'humour pour lui, pas pour son public. En plus de ne pas être drôle, cette mise en scène traduit un égocentrisme manifeste qui n'a que peu de rapport avec l'art humoristique, qui est en toute première instance, un échange relationnel.

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Marcel Lement
Marcel Lement

Comiques français II : Laurent Gerra

2002...



Présentation
«Les imitateurs ne sont pas drôles», pouvait-on lire sur un site web intelligent auquel, dans ma jeunesse, j'ai collaboré. Il faut comprendre que, de par la nature de leurs numéros, les imitateur-trice-s peuvent être drôles mais cela demeure, règle générale, très difficile. Parfois, le fait d’ajouter des éléments inattendus ou de faire une imitation avec, en parallèle, l’original sur scène, peut devenir bon. Ceci ne devient pas nécessairement drôle; j’ai par contre vu ce genre de numéro et c’était, dans quelques cas, très bien (p.ex. André-Philippe Gagnon). Une autre tentative pour un-e imitateur-trice très habile est d’ajouter des éléments qui peuvent être drôles entre des bouts d’imitations, comme quelques blagues ou encore en provoquant une mise en scène ou une situation insolite (pour la personne imitée dont l’imitateur-trice tient le rôle) (p.ex. Stéphane Rousseau).

Style
C’est en quelque sorte la technique de Laurent Gerra, du moins d’après ce que j’ai compris. Au départ, il nous est présenté comme «un des plus grands [comiques imitateurs] de la France» à Juste pour rire. La barre est haute. J’ai eu l’occasion de le voir dans deux numéros. Dans le premier, il se consacrait entièrement à devenir une copie-carbone de Francis Cabrel. Je me souviens vaguement d’une allusion lue à propos de ce sketch sur un site web et j’ai déjà entendu une version différente en MP3. Je dois donc en déduire qu’il s’agit d’une de ses prestations à succès. Dans le second, il imitait Michel Drucker dans un espèce de gala de remise de prix à des chanteur-euse-s. Ce prétexte lui donne bien entendu la chance de faire quelques imitations relativement bien réussies - quoiqu’accompagnées médiocrement au piano - des gens qui sont, selon sa mise en scène, en nomination.

Procédés
D’une part, Laurent Gerra me semble restreint dans l’application de l’imitation. En fait, si ce qu’il livre est de bonne qualité, la durée de ses imitations est très courte. Tout, dans ses apparitions, est fractionné : on parle ici d'une imitation-fragmentation de détournement. Quand Gerra imite plusieurs individus, on sent qu’il maîtrise bien les petites pièces qu’il monte. Par analogie, on peut dire qu’il fait cela comme un-e étudiant-e ayant l’obsession de tout apprendre par coeur la veille de ses examens mais qui ne dégage aucune compréhension systémique des concepts. Par contre, on se demande si Gerra serait capable de bien réussir et d’approfondir sur une plus grande période ou en plaçant ses copies dans des situations variées. Quand il n’imite qu’un-e individu - je fais référence ici à ce que j’ai vu, i.e. Francis Cabrel - il fractionne encore. Il prend environ 8 mots trouvés dans ses chansons (caillou, forêt, chemin et c.), qu’il maîtrise bien et, en l’espace de quelques minutes, nous en balance compulsivement toute la combinatoire. Donc, le démo Gerra est bien, mais y a-t-il une version complète ? L’image est polie, mais on atteint le fond rapidement. Pour reprendre l’analogie de l’étudiant-e, il-elle a peut-être de bons résultats, mais on dirait qu’il-elle compense le talent par la pratique. Mais l'étudiant-e ne se produit pas sur scène.

Pour masquer ce haut-plancher et ajouter encore plus d’éclat, Gerra passe des commentaires ou, plus largement, pose des gestes révélateurs. Dit autrement, il alterne constamment entre l’imitation et l’opinion. Ainsi, chaque imitation est ponctuée d’un commentaire-express © Gerra. De la même manière, on comprend très bien qu’il veut dire, implicitement : «Cabrel se ramène tout le temps avec les mêmes thèmes». Vu ce qui a été expliqué au paragraphe précédent, on pourrait avoir l’impression que le message est beaucoup plus le centre d’attraction que l’imitation. Il relaye cette dernière au second plan et elle ne devient qu’un prétexte aux messages. En fait, cette déclaration vient d’une observation que j’ai faite, qui est que les gens rient et semblent apprécier bien plus ses commentaires que ses imitations. C’est une réaction des publics névrosés, mais passons.

Évaluation
C’est ici qu’on se rend compte que Gerra est encore plus désagréable que Dubosc. Si Dubosc est dérangeant à cause de ce qu’il dit sur sa propre personne, Gerra l’est par ce qu’il dit des autres. Tout, absolument tout, semble être soigneusement planifié pour bitcher le reste de l’Univers. Il tire sur tout ce qui bouge, et tous-tes y passent, notamment des chanteuses comme Céline Dion et Lara Fabian. Je ne ressens aucune émotion positive face à elles non plus, mais la question n’est pas là. Les impertinences signées Gerra visent l’apparence, le talent, l’actualité; Gerra le destructeur n’épargne personne. Il passe donc tous-tes ces gens, à tort ou à raison, à la moulinette, et on s'en passerait définitivement.

À mon sens, cette supposée méchanceté s’avère d’une finesse douteuse. La vulgarité, la provocation gratuite, les attaques ad hominem et les blagues grasses ne provoquent que des indigestions de «drôlitude» (néol.) puisque l’humour s’apprécie dans sa finesse. Considérant que Laurent Gerra commet deux infractions sus-citées, (1) la provocation gratuite et (2) les attaques ad hominem, il n’est logiquement pas drôle -- et ce n'est pas parce qu'on rit que c'est drôle (© CROC, 1979-2001). De plus, puisque ces interventions constituent le fondement de l’humour-imitation de Laurent Gerra, il n’est absolument pas drôle, peu importent les réactions du public.

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Marcel Lement
Marcel Lement

Classiques I : Yvon Deshamps

2003...



Présentation
Yvon Deschamps est né en 1935. Il devint très populaire au début des années 1970. À cette époque, le Québec était animé par un courant souverainiste et nationaliste fort. Plusieurs humoristes étaient aussi engagés-es dans cette cause. Il se passe donc beaucoup de choses au plan social et on sent encore les bouillonnements de la Révolution tranquille : les Québécois-es veulent être «Maîtres chez soi», recherchent leur identité, renversent le libéralisme pour la social-démocratie et sont fatigués-e-s d'être relayés-e-s au second plan de leur propre société par les [Canadiens-ne-s] Anglais-e-s. Ceci transparaît évidemment dans l'oeuvre de plusieurs, dont celle d'Yvon Deschamps.

Deschamps a également été animateur plusieurs années pour le Festival Juste pour rire. En plus de ses talents en animation, il nous a parfois refait un de ses monologues célèbres ou encore un de ses plus récents. Il a continué d'écrire et faisait, encore en 2002, des apparitions. C'est plus ou moins toujours la même formule : un monologue avec un personnage qui réfléchit sur son époque. À la longue, on peut finir par se lasser de ce type d'humour; pendant tout un spectacle, cela peut devenir lourd. Le spectateur voudrait rire davantage.

Il est arrivé à Yvon Deschamps d'être passablement mauvais aussi, dans une télédiffusion nommée CTYvon. Il s'agissait d'une sorte d'émission dont le contexte était un plateau de tournage d'un studio de télévision. Plusieurs sketches se succédaient, sans grand talent, peu intégrés. Pourtant, il y avait de bons-ne-s humoristes, mais cela n'a tout simplement pas fonctionné : l'humour était simple, léger, maladroit... On s'attendait à un calibre plus élevé de la part de comédiens-ne-s aussi solides. Si cela avait été produit vers 2002 plutôt que 1992, on aurait probablement observé plus de succès compte tenu de ce qui se fait présentement au Québec.

Un moment où j'ai trouvé cet humoriste particulièrement fort était lors du spectacle Parlementeries. Il s'agit d'un rassemblement de très bon-ne-s humoristes qui, le temps d'un spectacle, simulent une sorte d'Assemblée nationale et des débats. Ceci a l'avantage d'être un condensé du meilleur de chacun-e, ce qui ne laisse pas beaucoup de place aux longueurs. Il y a eu 3 spectacles dans cette série. Dans le premier, Yvon Deschamps est un chef de parti, nommé Marcel Leduc. Dans un autre, il revient comme ancien Premier ministre déchu, habillé en clochard et quêtant «un p'tit 25 cennes» aux député-e-s. Tous-tes refusent seulement même de le regarder (même ceux de son ex-parti... quelle symbolique !), mais il prend le micro quelques instants. Il explique que, dans le contexte d'un référendum sur la souveraineté du Québec, les territoires qui désirent devenir souverains devraient pouvoir le faire et que les autres resteraient au Canada, et qu'on devrait diviser ainsi les comptés, les villes et même les rues... Le Premier ministre lui dit alors d'arrêter, qu'il délire, mais il termine en répliquant :

«Peut-être, mais moi au moins, je suis saoûl !».
C'est particulièrement intéressant, parce qu'un vrai ministre du Parti Libéral du Canada, Stéphane Dion, avait proposé quelque chose de semblable il n'y a pas si longtemps de cela (en moins exagéré), contestant l'intégrité territoriale du Québec advenant sa sécession.

Style et procédés
Deschamps s'est illustré par un style bien à lui que personne ne saurait lui contester : le monologue. Typiquement, il arrive sur scène et, en parlant à la première personne, incarne un personnage qui nous livre ses préoccupations. Parfois, il est plus en train de réfléchir pour lui-même; d'autres fois, c'est comme s'il s'insurgeait contre quelque chose ou se confiait à un-e ami-e, bref, il fait jouer plusieurs rôles au public. Son personnage est toujours issu du peuple et quelque peu caricaturé, parfois aliéné; il s'inscrit tout à fait dans l'esprit du temps. Que ce soit l'ouvrier peu scolarisé des années 1970 ou le père de famille en désarroi devant les maladresses de son fils adolescent à l'aube de l'an 2000, le résultat est convainquant.

La question est : Yvon Deschamps est-il drôle ? Il est nécessaire, je crois, d'exemplifier par quelques cas de figure avant de prendre position. Dans un de ses premiers monologues à succès, «Les Unions qu'osse ça donne ?», Deschamps joue un prolétaire un peu nigaud et inconscient de sa condition. Il explique que :

«Mon père l'a toujours dit, ce qu'il faut dans la vie, c'est un bon boss et une job steady».
Il a une attitude anti-syndicaliste, disant que c'est inutile, que les syndicats sont contre l'entreprise privée et ceux qui créent de vrais emplois, et c. Il prend une position inverse à celle qu'il adopte vraiment pour mieux montrer son absurdité. Subtilement, plus il parle de son employeur, plus on se rend compte qu'il se fait exploiter et que sa condition l'empêche de le voir. Il y a quelques blagues à gauche et à droite, on rit de la crédulité du personnage... bon, c'est un peu facile, mais il faut apprécier la force de la mise en scène qui désire amener tranquillement le-a spectateur-trice dans la réflexion de l'auteur.

Il utilise sensiblement la même tactique dans un autre monologue. Cette fois, il nous annonce qu’il vient de perdre sa femme mais que ce n’est pas très grave, parce qu’elle était moche, peu serviable et qu’il s’était marié avec elle pas mal par défaut. Car à l’époque, c’était tout un séducteur, il aurait pu en avoir une autre mais, par concours de circonstances... c’est bien sûr elle qui s’était attachée et l’avait piégé, pauvre de lui. Plus le monologue avance, plus il laisse le masque d’homme viril invincible tomber pour faire apparaître un pauvre type complètement à terre et très angoissé de devoir faire face à l’avenir tout seul. Ceci est entrecoupé de plusieurs blagues légères qui contrastent avec le thème initial du monologue, plutôt terne (dans le sens de «triste», pas de «ennuyeux»).

Tel qu'énoncé plus haut, une des techniques favorites des Deschamps est de faire prendre une position par son personnage en ouvrant une parenthèse pendant son monologue. Il va ensuite montrer l'absurdité de cette position en montrant les faiblesses du discours et des croyances que les gens ont. Deschamps parle ainsi de la solitude, de la mondialisation, de la société de consommation, de la famille, de l'immigration... Contrairement à plusieurs comiques français-es «engagés-es» (du type Guy Bedos, à ce que j'ai cru comprendre), Deschamps ne sombre jamais dans le populisme : il ne veut pas un appui politique, il ne milite pas ouvertement. Il a ses opinions, passe ses messages, mais demeure un humoriste. Il ne va pas essayer de se choquer à outrance, théâtralement, et de se scandaliser pour attirer l'attention. Il ne s'abaissera pas non plus à ressortir de vieux conflits qui alimentent les passions - à défaut d'avoir du talent, certain-e-s seront démagogues. Deschamps est donc fort habile; il sait jusqu'où aller.

Il prend aussi plaisir à interagir avec le public et même à le faire réagir. Dans un autre monologue, il parle de son enfance. Il dit :

«Chez moi, y'a juste ma mère qui ne travaillait pas... (réactions de la foule) ...elle avait trop d'OUVRAGE. J'aurais bien aimé vous voir à sa place !».
Ou encore, dans une autre apparition :
«Ah, on le sait bien, le monde des régions, ils sont corrects, mais ils sont tellement colons... (réactions de la foule) Bien oui, c'est ça ! Gnan gnan gnan, pas moyen de discuter, aussitôt qu'on leur dit quelque chose...».

Évaluation
Si nous revenons à notre problème initial, «Yvon Deschamps est-il drôle ?», je serai forcé de répondre : parfois, et cela dépend. Parfois, parce qu'on ne rit pas tout le temps, et on ne rit généralement pas énormément. Il y a des moments plus forts que d'autres, et le tout a une allure un peu philosophique qu'il faut bien goûter avant de se prononcer. On réfléchit avec le personnage sur son époque, ses préoccupations - qui sont aussi les nôtres. C'est quelque chose de particulièrement appréciable puisqu'aujourd'hui, les comiques optent pour la facilité et ne s'engagent pas, ils se contentent simplement de prendre des opinions qui font consensus et d'exacerber des stéréotypes. Contrairement à Deschamps, il n'y a pas de réflexion, de position, de message. Il va être drôle, dépendamment de la personne à qui il s'adresse. Ce ne sont pas des instants ponctuels qu'il faut apprécier, mais bien tout voir dans son ensemble. Il faut une culture minimale chez l'auditeur-trice pour aller au-delà des blagues faciles et, ultimement, apprécier Deschamps. Il est certainement capable d'être drôle au premier degré, mais aussi au second, si on est attentif - et c'est là l'intérêt du personnage.

Considérant son apport considérable à l'humour, sa grande production artistique, sa valeur de pionnier et son style unique, Yvon Deschamps, à défaut d'être toujours drôle, est certainement distrayant, appréciable et, surtout, hautement respectable.

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Marcel Lement
Marcel Lement

Classiques II : Ding et Dong

2005-12-14



Présentation
Ding et Dong (Serge Thériault et Claude Meunier) sont deux humoristes québécois au style très particulier, voire unique. Contrairement à plusieurs autres humoristes connus, ils ont laissé leur marque sans toutefois devenir des modèles à copier jusqu'à en épuiser complètement tout le potentiel (cf. les hommes de trente-quarante ans qui parlent de leur vie et racontent des anecdotes : Huart, Massicotte, Matte, Ward, et al.).

Style
Dans la première partie de leur carrière (années 1980), Ding et Dong alternent entre une forme de stand-up comic minimaliste et de courts sketchs avec des décors ingénieux. Pour ce qui est de leurs numéros de stand-up, l'intérêt du numéro repose entièrement sur la force de leur prestation. Les accessoires et le décor sont tenus au strict minimum, ce qui ajoute parfois au ridicule de la situation (p.ex. Dong se présente comme un personnage qu'il incarne, mais il ne lui ressemble pas du tout) tout en évitant de distraire l'auditoire. Le dialogue est puissant, le jeu d'acteur irréprochable (Thériault est tout simplement brillant), les textes en apparence simplices traduisent une évidente culture et une recherche de divergence, une originalité débordante, et Dong se permet même des improvisations sur l'impulsion du moment. En ce qui concerne les sketchs, au contraire, la mise en scène est bien souvent excessive, et les costumes excentriques sont parfois poussés jusqu'au grotesque.

Ding et Dong jouent aussi dans un film faussement autobiographique qui n'obtient toutefois que peu de succès, leur style se prêtant beaucoup plus à une série de courtes mises en scène qu'à une histoire soutenue. Dans ce film, cette force devient leur faiblesse. Ainsi, si l'histoire du film suit une sorte de fil directeur improbable, elle ressemble vraiment à une juxtaposition de sketchs (largement inspirés de tout ce qu'ils ont fait auparavant, mais avec quelques éléments nouveaux), parfois bien réussis. Le problème ne vient pas de chacune de ces parties, mais bien de la composition, de l'ensemble, qui est parfois maladroite et contient certes plusieurs longueurs.

Enfin, Ding et Dong, cette fois-ci dans le rôle de Môman et Pôpa, créèrent un véritable phénomène culturel dans les années 1990 avec leur téléroman La Petite Vie, qui raconte les déboires d'une famille assez spéciale. L'intrigue, habituellement bâtie à partir d'une situation quotidienne qui tourne au ridicule, gravite autour de Môman et Pôpa. Il s'agit d'un couple de personnes âgées qui interagit avec ses enfants et d'autres personnages satellites, tous-tes de profond-e-s névrosé-e-s typés à l'excès (p.ex. Réjean le chômeur paresseux et profiteur, Rénald le gérant de caisse obsédé par les dépenses). Encore une fois, le jeu des acteur-trice-s est fort (notamment celui de Marc Labrèche mais, dans l'ensemble, tout le monde est très bon).

Procédés
L'humour de Serge Thériault et Claude Meunier se caractérise par trois procédés : l'équivocation, la déroute et un rythme infernal.

L'équivocation se produit lorsque un mot ou une expression est vague et, donc, peut avoir plusieurs sens (cf. discours politiques). L'humour Thériault-Meunier capitalise à fond sur ce procédé en créant de fausses associations à partir de mots qui ont plusieurs sens ou consonances, ou en faisant, par la feinte d'une profonde ignorance, des références culturelles inappropriées (p.ex. parlant de la culture française, confondre Renaud et Renault). Ensuite, quelques gags bien envoyés extrapolent à l'absurde, les personnages ne se rendant définitivement pas compte de la glissade qu'ils ont eux-mêmes créée. L'utilisation du sens des mots, par l'équivocation, en vient éventuellement à ne plus avoir aucun rapport avec l'intrigue originale du numéro, tandis que les personnages continuent allègrement à développer sur quelque chose qui ne signifie plus rien (p.ex. un dialogue par personne interposée sur ce qu'ils souhaitent manger commence avec une idée de sandwich aux tomates et se termine, plusieurs répliques plus tard, par «un sandwich aux tomates sans tomates, mais avec de la sauce et du spaghetti»).

Le coeur de l'humour Thériault-Meunier repose sur la déroute ou, si vous préférez, la genèse de confusion. Typiquement, entre autres à l'aide de l'équivocation, et aussi du rythme (cf. ci-bas), ils vont commencer à parler de choses extrêmement banales en citant des évidences, en répétant deux fois la même chose en des mots différents (p.ex. «Il aime sa femme, mais à chaque fois qu'il veut lui dire qu'il l'aime, il change d'idée»; «Cela a l'air que tu es là !» / «Cela à l'air, oui !»). Partant de là, ils créent une sorte de contexte dans lequel l'auditeur-trice se construit des attentes. Aussitôt que cela se matérialise, ils brisent le rythme en emmenant l'auditeur-trice dans quelque chose de complètement différent. Ainsi, une explication présentée comme introduction à un sketch s'éternise et devient le sketch lui-même : l'explication tombe rapidement dans l'infiniment complexe à cause de l'absence de clarté et la quantité de mots utilisée, les personnages présentant tous les détails les plus insignifiants d'une situation qui, à la base, est fort simple (p.ex. un changement à l'horaire). Au passage, la confusion s'accentue par la création d'incohérences, p.ex. lorsque les explications, décrites par les humoristes comme étant tout à fait intelligibles, sont dans les faits mutuellement exclusives.

Enfin, lorsqu'ils entrent en scène, on ne s'ennuie pas. Leur style rapide, dense, est une véritable succession de gags, tant verbaux que visuels. L'auditeur-trice devient rapidement captif de l'univers créé par les deux humoristes. Les mimiques, la gesticulation, l'agitation motrice (Meunier a ce tic moteur dans lequel il passe son temps à mettre la main à ses lunettes, mais il a d'autres compulsions aussi, dont son étrange habitude de faire des faces béates quand l'auditoire rit de ses blagues), les émotions excessives et théâtrales se communiquent à l'auditoire dans une tempête de mots. Dans toute la tourmente, le rythme est sans cesse brisé, recomposé : la pertinence (p.ex. le sketch lui-même, qui est très animé) et l'impertinence (p.ex. des commentaires désobligeants et blasés sur le public) se succèdent au gré des particularités langagières, des néologismes, des associations libres et des improvisations-surprise.

Évaluation
Dans l'ensemble, ce qu'il serait possible de percevoir comme un paquet de niaiseries sans but, sans queue ni tête, et sans planification, se révèle rapidement être un humour extrêmement singulier, mais tout aussi créatif et bien orchestré qu'amusant. Le seul fait d'attendre, de se demander ce qu'ils peuvent bien avoir encore trouvé à nous dire, prédispose au rire. Dans cette logique, ce n'est ni une chute finale complètement imprévue, ni une construction savante à la fin de laquelle on découvre quelque chose de tordant qui mène au rire. Le génie de cet humour, c'est plutôt l'enchaînement et le rythme effréné des blagues et des péripéties, qui font sans cesse sourire et rire davantage, jusqu'à un aboutissement très drôle du numéro ou du sketch présenté, par la seule force de l'inertie d'un mécanisme projeté à vitesse grand V.

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Marcel Lement
Marcel Lement

Humour ad populum I : fondements théoriques

2003...



L’humour ad populum est né pendant les années 80. Cette période se caractérise par plusieurs faits culturellement médiocres. Bref, les années 80, c’est moche au plan culturel. Même la mode est laide : tout est voyant, exubérant, métallique ou de cuir, avec des coupes de cheveux excentriques. On a trop poussé ce qui fonctionnait dans les années 70 (i.e. l’originalité), de sorte qu’on se retrouve infiniment blasé : trop, c’est seulement ridicule.

Historiquement, plusieurs faits sociaux inintéressants marquent les années 80 au Québec. De manière générale, c’est l’alourdissement. Le Parti Québécois ne réussit pas à faire passer son projet de souveraineté au référendum. Il devient un parti politique comme les autres alors qu’on croyait avoir une véritable alternative de gauche réformiste. Les projets de la «Révolution tranquille» des années 60 et 70 pour avoir un état interventionniste commencent à s’essouffler. Les mouvements sociaux (étudiant, syndical, souverainiste) s’institutionnalisent et le gouvernement se bureaucratise. Plusieurs crises économiques frappent successivement le Québec. Encore là, on s’enferme dans les solutions (idéologiques) qui fonctionnaient dans les années 70 mais qui ne sont plus adaptées à la réalité changeante des années 80.

Tout ceci jette le peuple québécois dans une sorte de cynisme, de malaise social, de perte de confiance. La fête est terminée, on range ses idéaux et on s’engonce dans la lourdeur et la routine, parce que la jeunesse des années 70 commence à prendre tous les postes de pouvoir. Ce contexte permettra à l’humour ad populum d’émerger; il commencera à dominer les approches humoristiques du Québec vers 1985 et ce, jusqu’à nos jours.

Avant de continuer, il est nécessaire, je crois, de définir plus précisément l’humour ad populum. Je ne le ferai pas académiquement, mais je pense que vous saisirez aisément en quoi cela consiste si vous faites preuve d’un minimum d’esprit. Donc, définissons. L’humour ad populum repose sur le principe suivant : rire d’à peu près toutes les réalités sociales actuelles, les stéréotypes, ce qui traîne dans l’ère du temps. C’est une forme d’humour très vicariante : on rit des autres. On rit du voisin maladroit, de la belle-famille, des relations hommes-femmes, des politicien-ne-s, des policier-ère-s, on parle de voitures et de sport. Ce type d’humour ne vise pas la réflexion, au contraire : il est aliénant dans ce qu’il s’abreuve, maintient et confirme ce que tout le monde pense (si tout le monde le pense, alors c’est nécessairement vrai). Alors que des individus comme Yvon Deschamps vont utiliser les Vérités sociales pour (tenter de les faire) remettre en question, déstabiliser, ébranler les dogmes, les humoristes ad populum s’efforcent de maintenir ces Vérités. Ils-elles se complaisent névrotiquement dans le : «c’est médiocre, et on aime cela». C’est en quelque sorte l’édification en idéal de l’aurea mediocritas.

La technique derrière l'humour ad populum est fort simple. Prenez n’importe lequel «débat» social, dichotomisez-le au maximum et simplifiez-le à capacité pour être bien certain que tout le monde, intuitivement et sans exception, se reconnaîtra dans votre catégorisation. Le fait qu’elle soit fidèle ou non à la réalité objective importe peu. Là, il vous faut élaborer sur le problème en question et le bien caricaturer. Le but n’est pas de se pencher philosophiquement sur la chose, de redéfinir quoi que ce soit ou d’apporter un élément nouveau. Il ne faut surtout pas sortir des sentiers battus. On grossit la réalité, on en fait une distorsion et lorsqu’elle éclate à force d’appuyer dessus, c’est drôle – théoriquement.

L’humour ad populum, en soi, n’est pas très drôle et fait preuve d’un manque d’originalité outrageant. Généralement, l’appel à l’imaginaire de cette forme d’humour demeure très pauvre, tout comme sa mise en scène d’ailleurs. Ceci constitue une des raisons pour son manque d’esprit et de réel effet pissamment (dans le sens de pisser) drôle. On peut même dire que c’est un humour minimaliste au mauvais sens de l’expression : il n’utilise qu’une seule partie de tous les canaux de communication, qu’une seule partie des thèmes possibles et qu’une petite partie de leur potentiel. Il ignore les raffinements et subtilités.

La nature de la technique ad populum possède aussi quelque chose d’égocentrique : l’humoriste se trouve le centre d’attention et il fait trop souvent partie intégrante de ce qu’il raconte. Écoutez-le, écoutez-la : il-elle est important-e. Il-elle a quelque chose à nous dire, et apparemment cela devrait être drôle. Il-elle représente un modèle (douteux). Or, malgré une technique rodée, encadrée, qui apprivoise et domestique les ardeurs créatrices de la très fondamentale pulsion humoristique, les comiques qui s’y prêtent ne sont pas les plus populaires et ne laissent pas leur marque parmi les grands-es.

Il y a bien sûr de puissantes figures dans l’humour ad populum, mais elles ne restent pas. Elles ont leur heure de gloire, mais on passe rapidement au suivant ou à la suivante qui nous présente plus ou moins la même chose. C’est de l’humour en série fait sur la chaîne de montage, c’est l’auto-service en matière de bouffonnerie. L’arriviste fraîchement débarqué de l’École nationale de l’humour se laisse tenter par sa facilité. Ceci appuie (par la négative) la position selon laquelle l’humour ne doit pas être standardisé mais plutôt laissé à lui-même, comme une discipline artistique qui évolue au gré des intuitions et de la créativité anarchiques plutôt qu’un métier encadré par des règles économiques ou légales. Or, dans l’humour ad populum, il y a un plan de mise en marché pour un produit : cette forme de drôlerie vit par sa quantité et non sa qualité. Au mieux, c’est divertissant. Au pire, c’est d’une indignante prévisibilité. En conséquence, plusieurs humoristes qui évoluent en parallèle à ce courant (p.ex. Pierre Légaré; Daniel Lemire) obtiennent infiniment plus de succès et d’admiration que ceux et celles qui pratiquent le rude et brut humour ad populum.

Là où l’humour ad populum devient intéressant, c’est quand on rencontre un individu talentueux qui sait y ajouter un traitement original. Il est certain que les thèmes ne changent pas et s’encrassent dans le déjà vu, la facilité : c’est le reflet de la vie de tous-tes et chacun-e, redondante et banale. Cependant, la manière de développer ces thèmes peut rendre le tout spécial, voire peut-être même drôle, à la limite et dans certains cas seulement.

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Marcel Lement
Marcel Lement

Humour ad populum II : Michel Barrette, précurseur

2003...



Présentation
Michel Barrette a fait son apparition au début des années 1980. Après avoir essayé plusieurs métiers, il se découvre un intérêt pour l’humour et la comédie. On le connaît surtout grâce à son personnage de Roland Hi ! Ha ! TremblayHiha»), par lequel il a établi fermement sa réputation. Aujourd’hui, Michel Barrette est considéré comme un grand humoriste québécois, mais c'est d’abord et avant tout un comédien. Je m’explique. Au départ, avec Hiha, il joue un personnage. Barrette jouera ensuite des rôles convainquants dans quelques téléséries québécoises, dont Scoop !, qui est un succès vers 1994. À ce moment-là, il se préoccupe moins d’être humoriste qu’acteur. Avec la volonté de dépasser l’image limitative de Hiha et de se construire une crédibilité professionnelle, Barrette s’adaptera et fera ainsi du véritable humour ad populum.

Cependant, il adoptera ce style bien après sa fondation, bien après l’instauration de sa dominance paradigmatique sur la scène québécoise. Cette situation apparaît certainement paradoxale au lecteur ou à la lectrice dont les facultés de logique approchent la normale. D’une certaine manière, on pourrait dire que Barrette est le concepteur du pont entre deux générations d’humoristes, entre deux styles de comiques, comme les années 1980 l’ont été pour beaucoup de choses. Après avoir assuré cette transition, il laissera aux autres le soin de construire le pont et reviendra le traverser quelques années plus tard.

Style
Au départ, Barrette interprète donc Hiha. À ce moment-là (début des années 1980), l’humour n’est pas aussi commercial qu’aujourd’hui. L’humoriste n’est pas un-e businessman-woman, ni un-e spécialiste de la communication publique, ni un-e drôle sérieux-se qui fait attention à son image. Ce n’est pas non plus un-e carriériste, i.e. quelqu’un-e qui se jette partout où il-elle peut être vu-e, qui s’engage dans tout ce qui engraisser son porte-feuille, son avancement ou sa crédibilité, et qui calcule stratégiquement tous ses mouvements pour servir sa carrière. L’humoriste, c’est plutôt un homme ou une femme du peuple qui a des qualités de comique et d’orateur-trice, même de conteur-euse.

Hiha est une sorte d’icône culturelle, de personnage historique, de caricature ambulante. Avec ses exagérations, son maniérisme et ses cris stridents d’excitation lancés à tous vents («Hiya! Hiya !»), il fait rire : on sait qu’il n’existe pas, mais on reconnaît en lui nos aïeux et leurs traditions. Je n’ai malheureusement pas de photos d’Hiha. En gros, il s’agit d’un type édenté, sans dentier, qui porte de grosses lunettes et un vieux chapeau de cuir. Ressemblant vaguement à un bicorne, ce couvre-chef arbore de multiples macarons (insignes). L’histoire nous dira que l’idée de ce personnage est basée sur son grand-père... et tournera au tragi-comique quand on apprendra quelques années plus tard que celui-ci était un ivrogne violent et assez peu recommandable.

Procédés
Le problème : Hiha n’est pas drôle. C’est une déformation de la réalité qui nous parle de la famille, des fêtes de Noël, de la guignolée, des chansons du temps des fêtes :
«C’est le temps d’une dinde, dinde, dinde, swing’ la bacaisse dans’l’fond d’la boîte à bois !»
Plus généralement, Hiha nous parle des moeurs du Saguenay-Lac-Saint-Jean, du Québec rural. Les Québécois-e-s voient en lui une sorte d’archétype amusant qui leur rappelle la culture de l’ «ancien temps». Par ailleurs, quelques expressions fétiches viennent renforcer une tradition autour d’Hiha, ce qui le lie irrémédiablement à son public par un artifice de complicité (p.ex. «25 ans, minimum !» – une évidente exagération appliquée à n’importe quoi). Donc, Hiha, on l’aime bien, il y a un attachement qui provoque la drôlerie. C’est très subjectif, cela s’inscrit dans un contexte bien particulier, c’est en quelque sorte un humour purement relationnel. Sauf que le Québec veut passer à autre chose côté humour.

À un moment donné, Barrette comprend que d’être associé à un tel personnage le limite beaucoup. Il va donc tenter de s’en défaire – et il réussira remarquablement bien (la preuve : tout ce que j’ai trouvé comme image d’Hiha après des recherches peu fructueuses sur le web est une caricature faite par l’excellent bédéiste québécois Serge Gaboury, qui en a même fait un de ses personnages). C’est alors qu’il jouera à la télévision – devenant un des premiers humoristes carriéristes – et que son style évoluera tranquillement vers l’ad populum. On peut même dire que Barrette évolue parallèlement à ce style d’humour, comme s’il lui était lié par un quelconque phénomène de l’inconscient collectif.

En quoi, me demanderez-vous alors, en quoi le personnage d’Hiha constitue-t-il une transition entre l’humour de la fin des années 1970 et celui des années 1990 ? Si Barrette s’inscrit dans l’ad populum aussi tardivement, en quoi il en est le précurseur ? Si nous retournons à notre définition de l’humour ad populum, on note qu’il s’agit de rire des stéréotypes et de tout ce qui tourne autour de l’esprit du temps. Au début des années 1980, il faut se rappeler que la grande majorité de la population québécoise a connu à la fois le style de vie traditionnel et la vie moderne, qui date seulement du milieu des années 1960 (p.ex. système de santé laïque, réseau d’instruction public gratuit jusqu’à la fin de l’école secondaire). Avec le personnage de Hiha, Barrette vient donc nous rappeler l’esprit familial traditionnel (rural) typique bien connu de nombreux-ses représentant-e-s de la génération des baby-boomers (les gens qui ont environ 50 ans en 2000). Cette cohorte qui, rappelons-le, occupe les postes de pouvoir dans la société québécoise, regarde d'un oeil critique, mais respectueux, les valeurs d’il-n’y-a-pas-si-longtemps, celles de ses parents, de son enfance.

De cette manière, Barrette ouvre la porte à un nouveau style : autrement dit, il en est le précurseur. Alors qu’il pratique une forme d’humour ad populum-rétro et peu définie via Hiha, les jeunes humoristes vont commencer à se pencher sur les thèmes contemporains, ceux de leur génération d’appartenance. Ils le feront à la sauce ad populum moderne, un peu comme Hiha le fait pour la génération précédente, mais en moins théâtral, moins «personnage». Par ailleurs, ces comiques vont garder de Barrette la caricature (bien qu’amoindrie), l’exagération des stéréotypes, et la légèreté du contenu. Il y intégreront bien sûr un nouveau standard venu des États-Unis : le stand-up comic, qui constitue la mise en scène par excellence, voire même l’indispensable, pour cette forme de drôlerie. C’est pourquoi Barrette commencera, vers la fin des années 1980, à ressembler de plus en plus aux autres humoristes ad populum. Il nous parlera donc d’épisodes de sa jeunesse, de sa famille, des voitures («les chars», un de ses thèmes favoris).

Aux Parlementeries, Barrette incarne un quelconque ministre des routes et propose :

« (...) d’agrandir le circuit Gilles-Villeneuve [par les autoroutes principales de Montréal] pour que les gars du coin puissent s’essayer contre [les pilotes de F1]».
Ô combien masculin, ô combien petit peuple ! Ô combien ad populum. Toujours dans les Parlementeries, il nous raconte le Noël de sa famille – très pauvre, par ailleurs – qui doit...
« (...) déguiser le baloney en dinde pour la veillée de Noël».
Il explique que...
« (...) ma soeur est venue bleue, mon père la shakait à l’envers par les pieds et quand le coup de Minuit a sonné, ma soeur a dégueulé le petit Jésus dans l’arbre de Noël...».
Dans un autre sketch, Barrette parle des Québécois-e-s qui partent en vacances aux États-Unis :
«C’est sûr que quand on rencontre du monde, ils nous disent tout le temps qu’ils vont en vacances ailleurs qu’à Old Orchard, parce que Old Orchard, c’est kétaine. Quand on demande, “Où est-ce que vous allez en vacances, vous autres ?”, ils répondent le nom d’une autre place, hein : “Non, non, on va pas à Old Orchard, nous autres ! On va à Ogunquit”. Sauf qu’une fois rendu là, laisse faire Ogunquit, envoye à Old Orchard !!! (...) À Old Orchard, sur [telle rue], il y a une pizzeria. Pour à peu près 50 cennes US, on peut avoir une pointe de pizza, des frites et un Coke. En dollars canadiens, c’est à peu près 10-12$, dépendamment du taux de change...».
Évaluation
Comme vous venez d’être à même de le constater, malgré son apparence plus moderne et son ton moins caricatural, Barrette garde plusieurs thèmes communs avec Hiha : le passé, la famille, les moeurs du peuple. Même le traitement des thèmes ne s’éloignera pas tellement de son ancien modèle. Si on enlève le maniérisme, le costume et les interjections, c’est pratiquement la même chose. Bref, le contenant change, le contenu et la technique restent.

Barrette, donc, annonce historiquement l’arrivée de l’humour ad populum par son style, les thématiques qu’il aborde et la manière de les rendre. Il se fait ensuite oublier quelques années, retourne en coulisses. Il fait autre chose, écrit des textes, fait des tournées de spectacles, devient comédien à la télévision. Il est présent sur la scène humoristique à quelques occasions, mais ce n'est pas très significatif. Bon, il est là, c’est bien, on s’y attendait, rien de nouveau; c’est Michel Barrette, oui oui, et d’autres humoristes attirent plus l’attention que lui à ce moment-là, il est partiellement dans l’ombre.

Cependant, il reviendra naturellement rejoindre les rangs de ceux qui sont en pleine ascension quelques années plus tard sous sa forme moderne, après une évolution latente, comme on applique une opération de reconstruction-recyclage sur un vieux bolide dans le garage de son oncle : bien revigoré, poli, repeint, avec changement d’huile, débosselé et avec des vitres teintées – c’est dire si on a droit à une aubaine – le «char» Barrette nous revient en full-fledged state-of-the art ad populum. Pour cette raison – ainsi que quelques autres – la fondation officielle de l’humour ad populum, qui s'est faite entre-temps, relève selon moi d’un autre humoriste : Jean-Mac Parent.

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Marcel Lement
Marcel Lement

Humour ad populum III : Jean-Marc Parent, fondateur

2003...



Présentation
Aujourd’hui, je traite de Jean-Marc Parent, l’ingénieur derrière l’humour ad populum, le chef d’orchestre. C’est celui qui est allé faire un tour et qui a trouvé les plans – les blueprints – de ce style, laissés là par un Michel Barrette peu scrupuleux et qui, de toute manière, avait d’autres choses à s’occuper durant cet après-midi là. Barrette devait probablement faire une job de bras sur son frame de char avec le beau-frère. L’humour ad populum devrait attendre, parce qu’écoute, là, je n’ai pas que cela à faire, moi, c’est un projet comme un autre. Sauf qu’il n’attendra pas. Parent voit donc l’architecture sur papier et se dit qu’il faudrait bien, un jour, faire quelque chose avec cela, c’est quand même bien conçu, et puis bon, pourquoi pas ? Il développera, plus ou moins consciemment, une vision qui restera fortement imprimée, qui influencera significativement l’ad populum. Voilà de quoi je vous parle dans l’immédiat : de l’histoire de cet ingénieur.

Style
Jean-Marc Parent, ce sont les années 1980 du Québec en chair et en os. Alors que certain-e-s se contentent de refléter ou de penser, Parent est. Je ne pense pas qu’il en soit conscient, car c’est un individu très spontané. Il existe toutefois, dans ce monde, des forces sociales qui nous dépassent et qui font que les gens qui contribuent à la culture s’inscrivent dans l’air du temps dans une sorte de dualité interactionniste – une dialectique, si vous préférez. Jean-Marc Parent symbolise donc, tout entier, les années 80.

Vers 1985, quand il débute par les premières apparitions qui constitueront son baptême d’humoriste, c’est un type de la fin vingtaine, qui porte une barbe et une moustache, et qui se promène constamment en culottes de jogging ainsi qu’avec un quelconque t-shirt de l’avant-dernière mode. On est à l’aise, comme un mercredi soir dans son salon. C’est un type bien simple, peu intimidant, avec qui on irait bien prendre une bière sur une terrasse et jaser de l’actualité sportive (bien, allez-y, c’est à vous que je m’adresse; moi, je ne suis pas tellement intéressé, en fait, je ne suis pas de ce style-là). Quand il se trouve sur scène, on dirait qu’on est en gang avec des chums : c’est intime. En d’autres termes, Parent possède de grandes capacités relationnelles avec le public. En symbiose avec les années 80, on reconnaît le gars d’à côté, bien oui, tu sais, là, on a joué une game de hockey ensemble cet hiver avec le monde de la brasserie et de la shop, et regarde, il tond la pelouse, oui, c’est bien lui, le type qui sue dans son chandail à capuchon et ses culottes de jog..., euh non, tiens, cette fois-ci ce sont des shorts de jogging.

Au début, Jean-Marc Parent n’est pas encore l’ingénieur qui met en oeuvre les plans de l’humour ad populum trouvés par hasard dans le garage ou la cour à scrap de Barrette. On le reconnaît comme un petit humoriste (malgré son physique – ah ah ah, je fais dans l’ad hominem bien facile ici, n’allez pas croire que je suis sincère), un jeune qui promet mais dont le destin fragile vivote. C’est pourquoi Jean-Marc (let’s go Jean-Marc, t’es capable) y va à fond, tant qu’à y aller : ses apparitions sont audacieuses. Parent n’est donc pas a priori un ingénieur de l’humour, c’est d’abord un expérimentateur sans vision qui s’adapte selon un schème essais et erreurs.

Procédés
Le meilleur exemple s’impose de lui-même, je vous le donne à l’instant. Jean-Marc Parent arrive sur scène, dans un sketch probable du Festival Juste pour rire, il se plante debout au milieu, il fait des grimaces, sa pauvre posture lui donne une allure bizarre et il se déplace à l’aide d’une marchette. Mais qu’est-ce qu’il fait ?! Il innove, comme on n’a rarement innové. Il provoque, mais d’une manière qui nous interpelle et dérange le confortable sommeil de nos préjugés. Mais qu’est-ce qu’il fait ?! Il est en train de faire semblant qu’il est une personne atteinte de paralysie cérébrale – avec conviction. Bref, tous les oeufs dans le même panier : cela passe, ou cela casse, le public aime ou le rejette du revers de la main. Au départ, les gens ne savent pas trop quoi en penser; l’auditoire, surpris, se pose des questions. L’imitation, franchement réussie, se rend-elle jusqu’au second degré ? L’imitation se rend-elle jusqu’au véritable humour drôle ? L’imitation, ici, se veut une caricature : c’est le monde normal copié naïvement à la réalité d’un handicappé. Cela amène une série de distortions (l’effet drôle s’y trouve) du genre :
«L’autre soir, je suis sorti avec mes amis – 3 beaux grands gars. Quand on est entrés au bar, devinez qui les filles ont vu en premier ?»

«J’arrive au comptoir à côté d’une fille, je lui marche sur les pieds avec ma marchette, je renverse son verre... elle s’est excusée.»

«Je vais à l’urinoire, j’ai de la misère à me déculotter, finalement, j’y arrive, je viens pour pisser... (grands gestes de haut en bas avec la main), tabarouette, je suis venu !»
Ne posons pas tout de suite de jugement; explorons plutôt. Parent, capable de subtilité mais surtout d’être drôle de manière ingénieusement spontanée et franche, fait quelquefois aussi dans la légère vulgarité. La plupart du temps, il s’en sert avec réserve (i.e. ce n’est pas un Bigard québécois, de toute façon les réactions condamneraient cela en 1985), pour briser le rythme ou créer un effet. Par exemple, dans le contexte d’une visite à l’hôpital :
«Quand on est à l’hôpital, on rencontre toujours quelqu’un qu’on connaît. J’allais pour une opération, là ils t’habillent dans une espèce de robe en papier et tu es plus nu là-dedans que si tu étais vraiment nu. Là je rencontre quelqu’un que je connais, qui est là aussi, dans la même tenue. “Ah, oui, cela va bien, et toi ?” “Ah, oui, oui, tu viens pour une opération aussi ?” “Oui. Fait que, c’est cela, oui, bon, salut”. Là, on hésite, parce que le premier des deux qui se retourne, l’autre lui regarde le cul.»
Il le fait aussi dans un sketch où il fait comme s’il était dans le coma mais qu’il nous parlait de ses pensées :
«Des fois, des étudiants viennent me voir pour m’étudier et ils se rendent compte que je suis bandé. Ils ne comprennent pas comment cela se fait que quelqu’un dans le coma peut être excité. Bien, je vais vous dire, s’ils savaient à quoi je pensais, ils le seraient aussi.»
Là encore, pour la partie plus vulgaire, il ne s’agit que d’une petite partie de toute la mise en scène et on passe rapidement à autre chose. Je pense que ces courtes incantations paysannes relèvent davantage de l’audace que du mauvais goût.

Au départ, son humour ne nous convainc pas énormément malgré d’assez bons moments. En général, on se trouve dans les bas étages de haut niveau : c’est de l’humour du quotidien, mais bien fait et qui arrive parfois à en dépasser les limites. Ce n’est pas toujours le cas; agrémentons le texte d’un exemple, encore tiré du numéro de l’hôpital :

«Quand on passe des radiographies, ils nous font porter une espèce de jaquette en papier. Là, tu te couches sur la plaque frette, ahhhhhhh ! Un peu plus tard, le médecin arrive avec un espèce de gros tablier de plomb. “Pourquoi le tablier de plomb ?” “Ah c’est à cause des radiations, c’est très dangereux”. “Ah, comme ça, les jaquettes de papier, yes sir !!!»
De manière évidente, on se reconnaît tous-tes dans cette scène, mais elle n’est ni particulière, ni intéressante, ni drôle. On rit par association. C’est de l’humour relationnel, un peu comme celui que fait Barrette – on perçoit la continuité et l’aiguisage dans la nature des thèmes, qui est quotidienne, ainsi que dans l’identification à l’humoriste... je crois que vous saisissez qu’il s’agit de deux approches hautement comparables.

Cette drôlerie frappe les gens par déroute, par surprise, ou encore ceux qui ont la dégaine du rire facile et les adeptes du qu’importe-pourvu-qu’on-en-ait-pour-notre-argent, allez, démènes-toi, en avant, et plaudite, cives ! Toutefois, l’audace est au rendez-vous, quand même : nous sommes en 1985 et on nous livre un premier degré puissant qui, s’il laisse tièdes les plus discriminant-e-s d’entre nous, perce parfois la résistance de la stratosphère du second degré.

Jean-Marc Parent réussit, par ses courtes apparition, à nous transmettre un concentré en rupture compétitive avec les autres formes d’humour d’alors. Ses premiers semi-succès, qui s’expliquent plus par l’effet de surprise que le talent, l’aident à définir et améliorer son style. Parent travaille fort, s’adapte, tente de trouver de nouveaux concepts à explorer. Son évolution se dirigera vers quelque chose de plus en plus stand-up comic. Notez l’omniprésence du style stand-up comic et des thèmes «personne ordinaire». Par exemple, dans un autre extrait de son humour sur l’hôpital :

«Au début, tu es assis dans la grande salle d’attente. Là, après 15-20 minutes, ils t’appellent et tu te ramasses dans une espèce de petite salle capitonnée, fermée et tu es seul. Là, t’attends [longtemps].»
Cette tangente de stand-up comic nous importe puisque, comme je l’ai mentionné antérieurement, c’est le genre typique de l’humoriste qui fait dans l’ad populum. Pendant qu’il précise son style de l’expérimental vers l’appliqué, il prend de l’assurance avec ses succès et élargit peu à peu les thèmes traités. L’élargissement peut se qualifier de horizontal : il touche uniquement les thèmes du quotidien sans explorer d’autres avenues catégorielles, ce qui est typique – bien entendu – de l’ad populum. Au début des années 90, Parent aura tranquillement fait son chemin vers l’apogée, qui culminera dans un spectacle à 100% représentatif de tout le matériel contenu dans ce texte. Simultanément, l’ad populum brille de plus en plus fort, on y reconnaît le nouveau standard; plusieurs autres humoristes viennent se greffer au mouvement.

Synthétiquement : Parent affine son style, l’ad populum qui lui est étroitement lié se définit et s’impose, et les humoristes de cette approche deviennent plus nombreux. Tout ceci au Québec, entre 1985 et environ 1993.

Ce contexte se traduit entièrement dans un spectacle à valeur historique pour l’humour (du moins, dans notre discussion) : Le Marathon de 6h d’improvisation de Jean-Marc Parent. L’humoriste joue, encore une fois – et seul – le tout pour le tout. En gros, cette représentation se base sur quelques thèmes prédéfinis, avec des réflexions générales sans textes appris, et Jean-Marc Parent improvise le reste. Le défi : tout doit être drôle sur une durée de 6h. La salle est comble, nous sommes dans un amphithéâtre vaste (le Forum de Montréal, si ma mémoire est exacte) et populeux en spectateur-trice-s, l’événement est médiatisé, filmé et couvert : il ne faut pas échouer. Les embûches sont nombreuses : la fatigue du public, la lourdeur du concept, c’est de l’endurance totale autant pour le type en avant que pour ceux et celles qui regardent.

Quelques extraits doivent commémorer cette réussite, car c’en fut une. J’ai d’abord choisi des extraits qui se rapportent à l’exemple du paralysé cérébral, parce que j’en ai parlé en tête de texte, mais ne vous méprenez pas : il fait bien d’autres choses aussi, dans ce 6h-là (évidemment).

«Là, je vais vous raconter ce que j’ai fait, une fois. Je suis allé m’installer au coin de la rue. À l’époque, je commençais, je n’étais pas connu. Je me suis assis sur un banc et j’ai pris une sorte de pot avec des crayons, des effaces, des affaires de même. Là, j’ai commencé à imiter le paralysé cérébral, comme j’ai fait tantôt. Un type est arrivé, innocemment, il voulait bien faire. Il me demande : “Combien pour les crayons ?”. (Il arrive souvent que des gens handicapés vendent ce genre de choses pour une quelconque levée de fonds). J’ai répondu : “Ils sont pas à vendre, sont à moi !” Le gars était là, avec son 2$... complètement bouché, il n’y avait plus rien dans le visage.»

«La première fois que je devais faire mon sketch sur les paralysés cérébraux, je devais rencontrer quelqu’un qui était en charge du spectacle. Je vais dans son bureau, j’entre, je m’asseois... et je me rends compte que c’est un paralysé cérébral. Il me dit : “Envoye ! Fais-le ton show !”. Je n’étais pas encore connu, j’étais débutant et c’était ma première, je ne savais absolument plus quoi faire ! Je me suis dit : “Bien, il le fait, lui, alors pourquoi pas moi ?”. J’ai commencé, et il a trouvé ça bien drôle, il m’a même conseillé d’aller plus loin !».

Jean-Marc Parent déambule sur le plateau, multiplie les mises en scène, les styles, personnages ou lui-même, parle à son public comme à ses ami-e-s. Le génie Parent s’arrête ici. Malgré que le spectacle ait bien été reçu, splendidement apprécié, fort en émotions et positivement commenté par Monsieur et Madame Tout-le-Monde, plusieurs éléments de style, dans l’approche ad populum, sont autant la force que la faiblesse de l’humoriste. Ainsi, Jean-Marc nous parle de ses trips de jeunesse. Jean-Marc nous parle de Led Zeppelin et de ses premières peines d’amour. Jean-Marc veut avoir du son en puissance pour faire jouer des chansons qu’il aime, il veut que «ça sonne en masse». Jean-Marc niaise avec la caméra et le support technique :
«Hé, c’est le fun. Gagez-vous qu’il est assez nul pour me filmer ? (...) Je vous l’avais dit. Bon, je vais arrêter, sinon je vais finir par la briser. (...) Hé, pourquoi tu me donnes un micro ? Il marche, celui que j’ai. Bon.»
Jean-Marc veut que tout le monde fasse le signe YMCA en même temps en dansant à la musique des Village people. Il invite les gens à danser sur la scène. Il est là avec son char, sur scène, monte le moteur à fond et fait de la fumée. Il parle de l’épluchage des patates.

Ah, les années 80. C’est poche, kétaine. Un sketch de Parent, c’est de l’audace; un spectacle, c’est comme une masse, i.e. lourd.

Évaluation
Comme Jean-Marc Parent incarne les années 80 ! Il s’accroche aux années 70, celles de sa jeunesse – on le voit dans ses thèmes. Si Barrette incarne le grand-père de la classe moyenne québécoise (par Hiha) et son contemporain (en stand-up comic), Parent symbolise le petit frère, le cadet. On l’a vu grandir avec curiosité, et on aime bien réentendre cette histoire au travers de Parent.

D’un point de vue plus sociétal, l’idéologie d’utopie et de contestation des années 70 se substitue à l’intuitive du peuple, le «gros bon sens» néolibéral vers 1985 qu’on finira par glorifier incontestablement à partir des années 90. L’humour suit exactement la même voie par l’ad populum, d’abord par les efforts de Jean-Marc Parent et ensuite par d’autres... bien d’autres.

L’expérimental perd de sa valeur quand on dispose d’un appliqué puissant, fonctionnel et payant. C’est la mentalité de l’ingénieur-e. Jean-Marc Parent, déjà très connu et respecté comme humoriste avant son spectacle tournant, sera le centre d’attention médiatique quelques instants. Puis, il continuera avec d’autres spectacles plus conventionnels. Il apparaîtra publiquement à plusieurs reprises pendant quelques autres années. Puis, après 1995, il fera surtout de la télévision. Il disparaîtra lentement de la scène humoristique pour jouer un rôle d’animateur qui, somme toutes, lui convient bien. Je dirais même : qui lui convient mieux. Jean-Marc Parent, c’est un entertainer, un bouffon de fête, un conteur, mais pas un grand humoriste. Il ne changera pas beaucoup de style, continuant sur la lancée par le stand-up comic et pour l’ad populum, qui conviennent bien à l’animation d’émissions de variété. Il n’y aura plus d’innovation, plus de nouveauté, d’audace : on a construit le modèle, le modèle marche, on s’y conforme.

Bien qu’appartenant à une autre génération, d'ailleurs passablement écrasée par la classe moyenne, Jean-Marc Parent a pris sa place chez les humoristes comme les baby-boomers l’ont fait avant lui dans la société québécoise. Il a aussi pris la même attitude qu’eux une fois en poste : la paresse du devoir bien accompli qui aurait pu être plus mais que bon, dans le fond, ce n’est pas si mal, déjà, et puis je suis au sommet, je vais prendre des vacances (payées).

Aujourd’hui, Jean-Marc Parent n’existe plus beaucoup. Il ne fait plus grand-chose à part un peu de télévision, ne fait plus tellement parler de lui et soulève assez peu l’intérêt des gens. S'il fait maintenant partie de l'inconscient collectif culturel des québécois-e-s, plusieurs personnes se paient sa tête, et tous-tes s'en dissocient. Par contre, plusieurs humoristes vont suivre ou marcher dans un sillon parallèle à celui de Jean-Marc Parent et appliquer son modèle ad populum. Dans ce mouvement, on retrouvera une multitude de sans-noms et quelques-un-e-s d’entre eux et elles avec du talent, une fougue carriériste peu commune, un sens de l’innovation ou des conjonctures favorables, se démarqueront. Ce sont de ces gens dont je vous parlerai dans les prochains chapîtres, portant sur les figures marquantes de l’humour ad populum de la première vague, et des vagues successives.

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Marcel Lement
Marcel Lement

Humour ad populum : Martin Matte (deuxième vague)

2004...



Présentation
Martin Matte a fait ses débuts vers 1995, à l'heure où les humoristes de la première génération d'ad populum sont en pleine ascension. Diplômé de l'École nationale de l'humour, il trouve des occupations dans le showbusiness local à gauche et à droite, figure dans quelques événements, passe à la radio, est co-animateur d'une émission pour adolescent-e-s. Puis, il participe à un hommage à Yvon Deschamps au Festival Juste pour rire (La Presse, 25 juillet 1995). Il donnera ensuite un sérieux coup de barre, apparaissant dans 20 spectacles en 10 jours au Festival Juste pour rire de l'année suivante (Voir, 18 juillet 1996). Les résultats de ses efforts initiaux ne seront toutefois pas probants, un journaliste disant que...
«Tout ce beau monde [Matte et d'autres jeunes humoristes] a plein de bonnes idées, il ne leur manque qu'expérience et assurance, et une direction artistique un peu plus serrée.» (Le Soleil, 22 juillet 1996).
Malgré tout, si Matte n'est pas reconnu à ce moment-là, plusieurs verront en lui un homme de main efficace si bien encadré – ce qui réalisera la prophétie énoncée par le journaliste de Le Soleil (voir ci-haut). Déjà, avant 2000 et l'arrivée de son premier spectacle bien à lui (dont le lancement est d'ailleurs retardé à cause de ses occupations), il aura des contrats à la télévision (p.ex. à La Fureur, émission de variétés, et Les Fils à papa, émission d'information sur l'actualité artistique) et fera des apparitions répétées dans des émissions à saveur comique (p.ex. Piment fort) (Le Devoir, 14 août 1998; Le Soleil, 15 décembre 1998). Il sera aussi à la radio CKOI, dans une émission intitulée Les Midis fous (La Presse, 24 juillet 1997), par où plusieurs humoristes sont passés (p.ex. Morency, Robitaille, Pérusse, Sirois). Ce qu'on peut en conclure, c'est que Matte est un type débrouillard, dynamique, capable de bien se placer là où il le faut et de se mettre en valeur, et son talent est remarqué avant même qu'il ait une grande renommée. Dit autrement, c'est un carriériste. La description plus ou moins sérieuse qu'en fait Isabelle Massé, journaliste à La Presse, synthétise bien cette idée :
«Depuis cinq ans, Monsieur [Martin Matte] a multiplié les citations fendantes, les remarques drôlement désobligeantes, mais surtout, il n'a jamais oublié de détailler, dans l'ordre et le désordre, toutes ses qualités et aptitudes. Fier, l'humoriste ? Le mot est faible. Il serait, à ses dires, indispensable... tout le temps !» (La Presse, 20 novembre 2003).
À ce moment-là, il acquiert de l'expérience et monte en grade. En ce sens, il défie quelque peu la trajectoire des humoristes ad populum habituels, devenant un homme-à-tout-faire avant d'avoir été reconnu à grande échelle comme humoriste. Ses efforts seront récompensés par un prix (Révélation de l'année) au Gala des Oliviers 1999, un événement exclusif aux humoristes et reconnaissant le mérite de certain-e-s d'entre eux-elles (La Presse, 22 mars 1999). Même si Pierre Légaré et Claudine Mercier, humoristes non-ad populum, gagneront chacun-e trois Oliviers (sur huit catégories !), Lise Dion est couronnée humoriste de l'année par le public... la première génération des ad populum débute son apogée, la deuxième génération des ad populum se prépare ! (La Presse, 22 mars 1999; Le Nouvelliste, 22 mars 1999).

À partir de 2000, tout déboule : la presse journalistique devient extrêmement favorable à Martin Matte (p.ex. Le Soleil, 3 novembre 2000). Bref, c'est le début de l'ère de la grande médiatisation. Jean Beaunoyer, journaliste à La Presse, considère que «[Martin Matte] (...) est l’humoriste le plus prometteur de sa génération. Matte maîtrise la scène mieux que quiconque (...).» (La Presse, 13 octobre 2000).

Durant l'année 2000, Matte joue un rôle de second plan dans la série Km/h, un téléroman humoristique relativement bien réussi (genre sit-com américain, un style très prisé au Québec depuis quelques années... mais généralement pas drôle) (Le Soleil, 11 avril 2000). Il réussit aussi un exploit en gagnant le trophée du Supermenteur au quizz télévisé Les Détecteurs de mensonges, trompant deux autres personnalités invitées et les cent personnes du public (La Presse, 15 février 2000). Matte figure aussi comme chroniqueur financier (!) dans une émission d'humour absurde qui fait semblant d'être une émission d'information, Le Grand blond avec un show sournois de Marc Labrèche (Le Soleil, 13 septembre 2000). Il lance aussi son spectacle cette année-là, intitulé Histoires vraies (La Presse, 9 septembre 2000), qui connaît un vif succès. Maintenant que les éloges pleuvent et que tout le monde parle de lui, il devient très sollicité pour participer à des spectacles-bénéfice et des événements locaux dans toutes les régions du Québec, notamment les festivaux d'été. En plus de la tournée rattachée à son spectacle, ses multiples apparitions lui permettent de consolider son public et d'étendre encore plus sa médiatisation.

Cette explosion d'activités pour Martin Matte le mènera à quatre nominations sur huit catégories au Gala des Oliviers 2000 (Le Soleil, 13 décembre 2000) et à une nomination dans la catégorie «révélation de l'année» au Gala de l'ADISQ (l'Association québécoise de l'industrie du disque, du spectacle et de la vidéo) (La Presse, 27 octobre 2001). Cependant, il ne remportera rien du tout, la première vague des humoristes ad populum ne laissant pas encore sa place à la deuxième : Huard gagne trois Oliviers et Rousseau, deux (Le Soleil, 12 février 2001), tandis qu'Anctil est couronné humoriste de l'année (La Presse, 12 février 2001).

En 2002, Matte est en nomination au Gala des Oliviers dans la catégorie Spectacle le plus populaire (Histoires vraies) (Le Soleil, 23 janvier 2002). Cette édition du gala, qui semble n'avoir vraiment pas marqué l'histoire en termes de qualité, ne verra pas le triomphe de Matte : encore une fois, il ne gagnera pas (Le Soleil, 11 mars 2002). Malgré cette déception, l'année 2002 sera des plus chargées : Matte devient père (Le Droit, 10 août 2002), sert d'acteur publicitaire pour Honda (Le Soleil, 20 janvier 2003) et jouera un rôle de premier plan dans une adaptation québécoise de l'émission Caméra Café, réalisée par Michel Courtemanche (Le Devoir, 14 septembre 2002). Sa participation en tant que scripteur associé, mais surtout de comédien (il joue le rôle du coordonnateur et délégué syndical), continue d'accentuer son caractère ad populum d'homme-orchestre. C'est sa première apparition régulière, continue, dans une série télévisée. Aux dires de Matte, sa transition vers la télévision s'effectue trop rapidement même s'il songe définitivement à s'y établir à moyen terme (Le Soleil, 20 janvier 2003).

En 2003, Matte continue sur sa lancée, mais ce sera une année difficile au plan personnel. Il est en nomination dans deux catégories au Gala des Oliviers (La Presse Canadienne, 25 février 2003) mais ne gagnera toujours rien (La Presse, 3 mars 2003). Les ancien-ne-s humoristes ad populum et les nouveaux-elles supposé-e-s jeunes prodiges lui mettent beaucoup de pression, autant d'en-haut que d'en-bas, ce qui rend difficile la continuité de son ascension. De plus, son père mourra et il deviendra tuteur de son frère handicapé (La Tribune, 6 décembre 2003)

Style
Matte se définit réalistement comme un conteur, bien qu'il soit aussi un comédien aux talents appréciables. Son style est le stand-up comic, bien typique des humoristes ad populum. Il pratique d'ailleurs une forme très «pure» de stand-up, i.e. sans costume, sans décor (La Presse, 13 octobre 2000; Le Quotidien, 14 mars 2002). Il lui arrive aussi d'improviser avec succès, à l'occasion (Le Quotidien, 14 mars 2002). Le matériel d'inspiration qu'il utilise provient de son vécu et des choses proches de lui (jeunesse, famille, relations hommes-femmes, masculinité). Il ne croit pas à l’humour à messages, selon ses propres dires, mais affirme confronter volontairement le public avec ses préjugés dès ses débuts (Voir, 18 juillet 1996). C'est un élément en lequel il continue de croire quelques années plus tard, lorsqu'il déclare au Voir :
«Je pense qu'il n'y a aucun sujet tabou en humour. On peut tout aborder, (l'homosexualité, le racisme...) dans un sketch. Mais l'humoriste doit trouver un angle pertinent. Puis se servir du comique pour abattre les préjugés et aider la cause des plus faibles.» (Voir, 28 septembre 2000).
Par exemple, il donnera diverses capsules humoristiques dans une émission qui porte sur les handicapé-e-s, dans le but de combattre les préjugés à leur égard (La Presse, 11 avril 1999). Il parlera aussi de son frère ayant eu de multiples traumatismes suite à un accident de voiture dans son spectacle à succès Histoires vraies, le tragique servant alors de prétexte au comique (Le Soleil, 3 novembre 2000).

Procédés
Malheureusement, dans la majorité des cas, la méthode qu'il utilise pour traiter les stéréotypes est d'utiliser le discours dominant, en s'appropriant directement ses méthodes, ses attitudes, ses attributs. Autrement dit, Matte est arrogant, parfois machiste, gringalet – pour faire rire, bien sûr – ce qui semble être très apprécié du public (La Presse, 19 juillet 1998). Cela caractérise en quelque sorte sa personnalité d'humoriste (La Tribune, 6 décembre 2003). Il est parfois même clairement vantard et insouciant, voire suffisant, ne se rendant quand même pas jusqu'à la mégalomanie de Dubosc (parlant de Dubosc, je suis allé au supermarché l'autre jour et depuis que j'ai constaté qu'il existe une variété de poires «Bosc», je ne puis m'empêcher d'afflubler Dubosc du sobriquet «Frank-la-poire»). Cette méthode qu'utilise Martin Matte est nommée la «suffisance comique» par Jean Beaunoyer, journaliste à La Presse, qui la définit comme...
«(...) un procédé par lequel il [Matte] gonfle son spectacle au maximum et ne se laisse plus aucune marge de manoeuvre.» (La Presse, 13 octobre 2000).
Or, malgré l'approbation du public et de la presse – qui ne sont absolument pas des sceaux de qualité absolus – il faut toujours manier rigoureusement les procédés énumérés ci-haut, parce qu'ils peuvent avoir l'effet voulu... ou l'inverse. C'est d'ailleurs un fait reconnu en santé publique que passer des messages sur des sujets comme le suicide, les habitudes de vie ou les stéréotypes, avec certains groupes, et dans des contextes appropriés, est quelque chose de très difficile à réaliser – même pour des expert-e-s de la communication et de contenus disciplinaires.

Une des forces de Matte, rapporte-t-on, est le fait que c'est «un gars ben [bien] ordinaire» (Voir, 28 septembre 2000), avec un vécu ordinaire dont son humour est immédiatement issu : il était vendeur pour l'entreprise familiale de portes et fenêtres avant d'entrer à l'École nationale de l'humour (Le Soleil, 21 octobre 2000). Les gens s'identifient à lui quand il fait une apparition, un numéro ou un spectacle, et il en devient d'autant plus crédible dans une émission comme Caméra Café. Comme humoriste, il parle de ce qu'il vit et, avec ses talents de conteur, transforme une situation banale en une situation banale caricaturée, mais cocasse, bien emballée. Plus spécifiquement, Luc Boulanger, journaliste dans le Voir, énonce que :

«C'est ça, l'art de Martin Matte. Sous l'angle comique, il observe la faille en chacun de nous. La vulnérabilité derrière le mur de nos forteresses imaginaires. La moumoune qui sommeille sous la carapace des machos...» (Voir, 28 septembre 2000).
Matte a pour modèle Yvon Deschamps (Le Soleil, 21 octobre 2000; Voir, 28 septembre 2000 et 3 octobre 2002), et il est parfois comparé à celui-ci, mais aussi à Huard, Rousseau et Massicotte (La Presse, 13 octobre 2000; Voir, 28 septembre 2000), des humoristes ad populum de première génération. Selon mes observations, il serait probablement juste de dire qu'il incarne le Patrick Huard de la deuxième génération ad populum, plus qu'un Rousseau (qui a un volet imitation marqué) ou un Massicotte (dont le style a beaucoup changé, évoluant vers l'humour extrême ces dernières années). Matte, comme Huard, a un style bien défini et constant dans le temps, aborde par exemple plusieurs thèmes reliés aux relations hommes-femmes avec assurance, sans détour, en provoquant mais sans vulgarité excessive. Matte et Huard ont d'ailleurs déjà collaboré pour vendre et publiciser leurs spectacles en tandem et fait un numéro de rivalité arrangée au Gala des Oliviers.

Tout comme Deschamps, Matte confronte le public et le provoque. Aussi, il échange parfois l'anecdote et le récit du stand-up comic pour le monologue, arme humoristique par excellence d'Yvon Deschamps. Par contre, Matte ne va jamais aussi loin que lui (Le Soleil, 3 novembre 2000). Yvon Deschamps peut baser tout un monologue sur la confrontation et, le livrant en plusieurs mouvements dont l'enchaînement est digne d'un chef d'orchestre – i.e. savamment planifiée – prend au passage des positions sociales, même implicitement politiques (p.ex. mondialisation, syndicalisation), ou démontre par l'absurde qu'une croyance donnée n'a aucun sens. Deschamps fonctionne de manière linéaire et son jeu compte pour beaucoup. Matte procède plutôt par de multiples cabrioles de courte durée et escarmouches provocatrices audacieuses, plus ou moins bien juxtaposées sous un grand thème prétexte à un numéro. Et, malgré l'optimisme de certains à son égard,
«Avec le temps, l'âge et l'expérience, imaginez ce que Matte pourra raconter sur la guerre, la solitude, le racisme, l'intolérance, la mort, ou la télévision aliénante.» (La Presse, 13 octobre 2000),
son créneau n'est définitivement pas philosophique, comme le rapportait plus récemment une journaliste de Le Quotidien. Au contraire :
«Martin Matte ne traite pas des grandes problématiques de notre siècle, il n'expose pas de grandes théories. Ils [sic] préfèrent [sic] aborder des sujets quotidiens, et il les traite si justement qu'on ne peut que se reconnaître dans certaines situations qu'il expose.» (Le Quotidien, 14 mars 2002).
Comme il le dit lui-même,
«J'écris à propos des choses qui m'énervent et me tracassent. En me repliant de cette manière, j'ai trouvé la meilleure façon d'être unique, de me distinguer des autres.» (Le Droit, 24 mars 2001).
Bon, ce n'est guère original ni unique, vous en conviendrez. Un journaliste du Voir résumera poétiquement le spectacle Histoires vraies de Matte ainsi, ce qui illustre plusieurs des points soulevés dans cet article :
«Si l'arrogance de l'humoriste est parodique, son assurance, elle, n'est pas feinte. Mimiques imparables à l'appui, le p'tit nouveau habite la scène avec une présence, un naturel et un aplomb étonnants. Et son matériel ? Pas très recherché, mais généralement solide. Bon gars straight comme il en pleut sur la planète humour, Martin Matte parle notamment de chars, de détails triviaux des relations de couple, ne dédaigne pas une allusion scato (la blague fait son effet, il faut l'avouer). Mais il dégommerait plutôt l'image du mâle fort. Ses monologues teintés d'autodérision dessinent le portrait d'un froussard qui hésite à affronter son paternel dont il vient de scrapper la jeep, qui emprunte tous les détours possibles pour ne pas défendre une blonde trop téméraire contre les armoires à glace qu'elle a provoquées (un numéro par ailleurs longuet)... La grande qualité du spectacle de Matte tient sans doute à ses accents de vérité.» (Voir, 26 octobre 2000).
En fait, Matte se différencie de ses semblables davantage dans le traitement que par le contenu, celui-ci étant bien de son époque, i.e. tellement ad populum. Cette distinction est, il est très important de le faire remarquer, surtout quantitative. C'est-à-dire que Matte fait mieux que les autres ce que les autres font. En d'autres termes, il traite des mêmes thèmes, avec des procédés contemporains, mais plus adroitement. C'est ce qui lui permet d'être une figure marquante de la deuxième vague ad populum. Contrairement à d'autres humoristes de ce courant, qui frivolent parfois avec l'humour extrême, Matte n'est pas perçu comme un humoriste vulgaire et ne se définit pas non plus comme tel (Le Droit, 24 mars 2001; La Presse, 7 octobre 2000). Comme il le disait à une journaliste de Le Soleil :
«Le caca-pipi-poil, je ne lève pas le nez là-dessus, mais personnellement, je ne me sentirais pas à l'aise de parler de ça sur scène.» (Le Soleil, 21 octobre 2000).
Ce qui ne l'empêche pas, une fois de temps en temps et dans des contextes qui s'y prêtent, de placer quelques phrases salées bien envoyées. Cela permet à Matte de très bien passer à côté des Maxim Martin, Mike Ward, Sylvain Larocque (dans une bien moindre mesure), et al., ceux qui se targuent de soi-disant «repousser les limites et dire les vraies choses».

Évaluation
Mais, est-ce que Martin Matte pratique de l'humour drôle ? Je concède volontiers et de bonne foi que le contenant est un élément important, capital en humour. Toute l'habileté, la réalisation, la puissance d'exécution, le jeu s'y retrouvent. Mais avec Matte et plusieurs autres humoristes ad populum, presque tout est dans le contenant, l'image, le paraître. La substance, l'essence et l'être, de leur côté, baignent dans le néant. Remarquez que Matte est très distrayant et talentueux, par moments, jouant habilement avec le premier et (parfois) le second degré. Néanmoins, je me prononcerais pour un équilibre entre le contenu et le contenant, et contre un humour à majeure de contenant.

Oui, comme la chanson populaire d'un temps, l'humour ad populum de Martin Matte fonctionne maintenant et fonctionnera encore peut-être même pour 10 ou 20 ans, mais il ne possède pas de portée historique bien puissante et persistante (heureusement, d'ailleurs). À trop miser sur le contenant, le contenu souffre.

Ainsi, la question des thèmes abordés – le contenu, quoi – prend toute sa pertinence. Rester, comme Matte (et de nombreux-ses autres) le fait, dans des sujets faciles, populaires, d'actualité, d'immédiateté, quotidiens, limite grandement les possibilités de généralisation et d'universalité. Ces critères, et non pas le succès médiatique, constituent le noyau bien typique d'un humour mature. Inversement, l'éventail de sujets surutilisés encore une fois recyclés montrent autre chose. Ce déploiement suggère plutôt que Matte, l'humoriste, se complaît dans la création de procédés de résonance, c'est-à-dire qui trouvent succès et écho dans le fait d'être situés dans un contexte spatiotemporel fortement défini, même restreint. Comme un argument dont la principale, voire la seule qualité serait d'être en accord avec ce qu'on pense, l'humour de contenant, la drôlerie-vérité de Matte ne permet définitivement pas d'atteindre une validité à caractère intemporel. Pour cette raison, Matte ne fait pas d'humour drôle. Ce qui ne l'empêche certainement pas d'être comique, habile, bon conteur et orateur, improvisateur authentique, et de jouer un excellent rôle en tant que comédien.

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Marcel Lement
Marcel Lement

Le Dos de l'humour

2006-08-04



Introduction
Il existe une limite physique à ce qu’une structure peut porter. Lorsqu’il s’agit d’une structure abstraite (non physique), comme un concept (p.ex. en humour), la limite s’avère plus difficile à mesurer mais tout le monde sait qu’une telle limite existe. Or, l’humour a le dos large, de nos jours... très large, au point où quelqu’un peut se demander, avec grande consternation, quand la limite de capacité sera atteinte. Beaucoup de choses dites ou faites passent sur le dos de l’humour. Au-delà des plaisanteries de mauvais goût, la validité de certaines formes d’humour basées sur l’extrémisme et les grossièretés (cf. Chronique Humour : Humour ad populum, futurologie et sucession) dépend en bonne partie de la possibilité de faire passer n'importe quoi sur le dos de l'humour. Ce texte présente trois excuses, ou arguments, qui peuvent être donnés pour les justifier.

«Ce n’était que pour rire !»
Si une personne commet un acte répréhensible sans justification apparente ou tient des propos dérogatoires (p.ex. apparence physique, sexualité, famille, appartenance à un groupe social donné), elle peut toujours dire qu’il s’agissait d’une tentative – probablement ratée, puisque une explication est nécessaire – de faire rire. Plus son action ou ses propos sont affirmatifs, manquent de précision ou s’avèrent erratiques, plus cet argument risque de bien fonctionner.

Accepter cet argument revient à dire que l’auteur-e du geste ou des paroles a été mal compris et que, dans le fond, le sens de l’humour des autres est peu apte à détecter les subtilités. L’explication s’arrête généralement ici parce que l’alternative est de se lancer dans un procès d’intentions qui risque de rendre les gens inconfortables, sinon hostiles. Donc, la personne qui pose des gestes discutables est non pas une brute à l’intelligence limitée, mais bien une maladroite victime des circonstances qui a eue l’audace d’essayer d’être drôle dans un environnement largement peuplé de personnes froides.

«Mais, c’est du second degré.»
Imaginez une situation ou des propos complètement inacceptables. Une chanson sexiste haineuse pourrait servir d’exemple. Confronté à celle-ci, il devient normal de s’offusquer et de dénoncer le mauvais goût de la chose. Et là, il se trouve toujours quelqu’un pour vous dire de ne pas vous en faire puisque, dans le fond, ce n’est pas ce que l’auteur-e a voulu dire et que, dans les faits, il faut prendre cela au second degré. Encore faut-il savoir ce qu’est le second degré.

Le second degré est une interprétation d’ordre supérieur d’une situation quelconque. Généralement, quand une personne veut provoquer une interprétation au second degré chez l’auditoire, elle s’organise pour laisser des indices évidents pour que l’auditoire réalise que le message manifeste en cache un autre, celui-là latent (cf. Chronique Humour : Classiques, Yvon Deschamps). Le second degré est volontaire, se planifie savamment; ce n’est pas quelque chose qu’il faut déchiffrer a posteriori et justifier longuement. S’il faut expliquer, démontrer, bref, rationaliser, soit l’auditeur-trice manque cruellement de talent, soit il ne s’agit pas de second degré. En ce sens, quelqu’un qui persiste à déployer des arguments pour convaincre qu’une situation appartient au second degré insulte l’intelligence des autres, particulièrement s’il est de mauvaise foi, i.e. s’il apprécie la chose pour ce qu’elle est et tente de la rendre socialement acceptable en invoquant un quelconque second degré inexistant.

«C’est de la dérision; il ne faut pas tout prendre au sérieux !»
L’excuse du second degré peut fonctionner pour une blague ou un sketch, mais pas pour un spectacle, une oeuvre ou une carrière. Heureusement, il existe une variante généralisée de l’argument du second degré : l’argument de la dérision. La dérision consiste à présenter une parodie plus ou moins subtile de quelque chose d’autre. Rock et belles oreilles étaient des champions toute catégorie de la dérision peu subtile, reprenant sans gêne des publicités, des émissions, des personnalités publiques et artistiques.

Tout comme le second degré, la dérision doit être préméditée et ne peut pas, en principe, servir d’excuse pour des paroles ou des gestes maladroits ou mal intentionnés. Cependant, contrairement au second degré, la dérision peut utiliser des procédés moins évidents, particulièrement lorsque il s’agit de caractériser un ouvrage ou une carrière. Les traces de la dérision peuvent alors être très dispersées, l’ironie ou l’amplification ne frisant pas du tout l’extrémisme. Et que dire lorsque quelqu’un tente de tourner en dérision un phénomène déjà extrême (p.ex. hypersexualisation) ? Ce n’est pas toujours clair, surtout lorsque des exemples extrêmes proches du résultat de la dérision existent. Ainsi, il m’apparaît évident que quelqu’un pourrait dire : «Anne-Marie Losique ne fait que de la dérision; elle n’est pas sérieuse, elle ne fait tout cela que pour l'argent», et ce ne serait pas si aisément réfutable qu’il ne le semble. Dans le fond, est-elle sérieuse ? Qui sait !

La nature subtile de la dérision se prête donc à la confusion. La personne aveuglée par ses grandes analyses littéraires peut facilement tomber dans le panneau de voir de la dérision où elle est totalement absente, tout comme la personne naïve à qui on tente de faire accepter n’importe quoi. Le grossier profiteur qui ne fait qu’extrapoler des recettes gagnantes devient alors un artiste extraordinaire, virtuose de la dérision (et, ma foi, quel sens de l’humour !), qu’il faut rapidement reconnaître comme un des grands esprits de son époque. Tant pis pour les gens incapables d’apprécier tant de finesse ! Mais, ultimement, peut-être que ce spectacle, dit sublime, n’est en fait qu’un concentré de sexisme ou de xénophobie comme on en voit ailleurs dans des contextes sérieux qui ne se réclament pas de la dérision...

Conclusion
Il existe donc plusieurs manières d’excuser le mauvais goût par l’humour, les plus fréquentes étant celles décrites dans ce texte. À chaque fois, elles changent le point de mire de la discussion. Au lieu de remettre en question le contenu de ce qui est présenté, c’est l’auditeur-trice qui est jugé fautif-ve parce qu’elle ne comprend pas ou ne sait pas discriminer le vrai du faux. Il s’agit, dans les faits, de trois fois la même disculpation des choses de mauvais goût, mais avec un niveau croissant de sophistication. Cette façon de sanctionner l’extrême et le discutable fait partie d’une large gamme de méthodes qui consiste, en cette ère de virtualisation, à faire passer des choses pour d’autres afin de justifier l’ordre établi.

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Marcel Lement
Marcel Lement

Humour ad populum : futurologie et succession

2004...



Les humoristes ad populum de la deuxième vague et autres, qui entrèrent peu à peu dans l'industrie, ne tardèrent pas à ériger les principes de l'humour ad populum en doctrine, en idéal, poussant l'idée encore plus loin que leurs prédécesseur-e-s.

Mais pourquoi aller «toujours plus loin» ? La vague du «toujours plus loin» s'inscrit dans la tendance actuelle à l'extrémisme. La violence, la sexualité (p.ex. les femmes et la publicité, par ailleurs de plus en plus jeunes) et le voyeurisme (p.ex. la télé-réalité, un phénomène qui n'existait pas au Québec sous sa forme actuelle avant 2001) sont de plus en plus extrêmes : ils repoussent toujours les limites de l'acceptable, de nos jours, par voie de banalisation. Se cachant derrière des préceptes de liberté manifeste pour faire passer en douce les préoccupations de leurs instincts consuméristes, les médias de la société-spectacle n'arrêtent jamais le nivellement par le bas. Le remède à la banalisation et au blasement de l'extrême devient l'ultra-extrême – vous comprenez le principe – ad nauseam. En fin de compte, tout ce qu'on obtient, c'est un vide existentiel croissant.

Or, les médias conditionnent l'offre, donc les changements d'attitudes et de préférences vers l'extrême, alors le public va vers le-a plus offrant-e (tant qu'à avoir du spectacle, trouvons quelque chose qui déménage vraiment). C'est une question économique, de rapport quantité d'extrémisme:prix. Internet, libre de censure organisée (i.e. tu as des problèmes avec un service trop scrupuleux ? change de serveur !), permet de tendre vers l'extrême-infini et impose ses critères. Les médias plus traditionnels, toujours autant à la recherche de profits, doivent donc s'ajuster s'ils désirent demeurer dans la course : c'est la compétition, qui devient véritablement une Guerre Totale pour le contrôle de notre attention sélective et notre capacité de traitement de l'information.

L'humoriste ad populum, qui dépend entièrement de son exposition médiatique, doit aussi s'ajuster. Sinon, d'autres le feront à sa place et en donneront plus (dans le sens de quantité) pour son argent au public. C'est exactement ce qui est en train de se produire. La troisième vague de l'humour ad populum, qu'est-ce que ce sera ? L'humour ad populum est en crise : il risque de faiblir à cause du mouvement – en fait, on devrait plutôt parler d'une fuite vers l'avant – du cercle infernal, le «toujours plus loin». C'est en quelque sorte ironique de voir que ce qui fait vivre l'humour ad populum risque de compromettre son développement, du moins tant que la mode du «toujours plus loin» continuera. Sauf si l'humour ad populum réussit à stigmatiser son nouveau rival avec l'arme du «politiquement correct»; tout de même, ne soyons pas indûment alarmiste.

Sonnez clairons et trompettes, une nouvelle forme d'humour est en émergence ! En fait, il serait plus exact de parler d'une proche cousine plutôt rustre paysanne, en provenance d'une région éloignée où, dit-on, les alliances consanguines sont courantes. Pratiquée depuis longtemps, cette forme d'humour compte pour la toute première fois une masse critique suffisante pour qu'on parle d'autre chose que d'individus, de cas, d'agitateur-trice-s. Il s'agit de l'humour extrême : il ne connaît que peu de limites sauf celles qui risqueraient de compromettre sa popularité. Ce terme, je vous préviens tout de suite, ne vient pas de moi. Louise Cousineau, journaliste à La Presse, écrivait que :

«Reste l'humour extrême, que vous découvrirez ce soir [dans une diffusion de l'émission Enjeux consacrée aux dérapages de l'humour]. Un sketch «drôle» sur le viol, un autre sur le viol d'une petite fille de huit ans. Pas encore à la télé, mais ça s'en vient sans doute. Tout le continent nord-américain est en train de basculer dans l'humour sexe-pipi-caca. Une bonne émission, et nous sommes dans les sondages BBM. Comme ça tombe bien !» (La Presse, 21 mars 2000).
Le relativisme, c'est extraordinaire : aujourd'hui, il est possible de rire de tout, n'importe quand, n'importe comment, avec n'importe qui. Nous vivons dans un monde où les principes de la communication publique, établis rigoureusement, peuvent, par simple acte de foi et de langage, être réfutés par des humoristes incultes. Et encore – les humoristes les plus radicaux de la tendance d'humour extrême provoquent parfois délibérément l'hostilité des critiques, du public. Devant le retour d'une droite de plus en plus conservatrice, devant l'affaissement des conditions de travail, le fait d'avoir une droite centriste ou seulement d'avoir un travail, c'est un moindre mal. L'humour ad populum, donc, c'est très bien, acceptable, correct, à côté de l'humour extrême. Ou du moins, c'est perçu comme tel par le public. Parce qu'en absolu, c'est un faux dilemme : on croit devoir choisir, mais les deux sont au bas mot discutables.

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Marcel Lement
Marcel Lement

Humour alternatif I : MC Gilles

2005-11-12



Présentation
Depuis plusieurs années, probablement depuis le CEGEP mais j'avais des prédispositions dès le secondaire, j'ai développé une sorte d'affection pour la culture médiocre. Pourquoi ? Parce que c'est drôle. Les films d'horreur sans crédibilité aucune, la musique qui nous provient tout droit des bas-fonds de la misère, les anecdotes toujours mauvaises sur des personnes d'origine obscur-e-s et autres victimes et perdant-e-s de l'institution des arts, sans oublier les éternel-le-s fini-e-s, les choses terriblement liées à une mode éphémère (p.ex. les années 80), tout cela en dit long, par l'absurde, sur la culture d'une civilisation.

Si, comme moi, vous êtes aussi amateur-e-s de médiocrité culturelle dans vos temps libres, vous pouvez, grâce à l'Internet, trouver des sites dédiés à cela. Un musée d'ampleur respectable de la médiocrité culturelle québécoise peut aussi être retrouvé sur le site Kétaineries, qui recense tout ce qui se fait en la matière depuis maintenant plusieurs années. Des heures de plaisir !

Une partie tout à fait notable de la culture médiocre, et on en retrouve déjà des impressions sur les sites ci-haut, passe par la musique ratée, ou de peu de moyens, et généralement la pochette de maigre qualité qui accompagne ces albums. Si ce n'est pas déjà fait, allez visiter Stone : Worst album covers ever. Sérieusement, ma douleur fut grande, et la vôtre le sera tout autant. C'est très difficile à battre.

Enfin, oui, mais si Stone : WCE c'est la joie, hé bien, je peux vous offrir un lien directement vers le paradis. OUI ! MC Gilles anime l'émission Va Chercher le fusil à CISM 89.3, la radio étudiante de l'Université de Montréal. Et si vous n'êtes pas à Montréal, sachez que d'autres radio étudiantes font aussi jouer MC Gilles (p.ex. CHYZ 94.3 de l'Université Laval). Sur son site, vous pourrez trouver des émissions récentes (archives MP3), des extraits sonores, des paroles, mais aussi des pochettes d'albums ! Imaginez Stone : WCE, mais en hebdomadaire, en français, et en direct.

Style
Le concept de l'émission est simple et ingénieux : MC Gilles nous fait écouter toute la musique minable qui lui parvient, francophone ou anglophone, nouvelle ou vieille, de tout style. La variété en devient rapidement impressionnante. Et ce n'est pas tout. À Va Chercher le fusil, toutes sortes de chroniques (de qualité variable, mais généralement toutes au moins pas pires), produites par divers collaborateur-trice-s (notamment les célèbres humoristes Rongeurs du Risque, dont je recommande aussi l'écoute et la visite du site web) et parfois par MC Gilles lui-même, nous informent sur ce qui se passe (de poche) autour de nous. MC Gilles prend aussi parfois les ondes d'attaque, de front, et nous livre une prestation live genre DJ, et c'est habituellement assez original, voire expérimental.

Procédés
Le génie de l'émission ne se trouve pas dans le concept. N'importe qui peut faire jouer de la musique poche sans problème. Le génie, il se découvre dans la force de l'animation. MC Gilles présente musique, chroniques et prestations avec un enthousiasme débordant et volontairement excessif et inapproprié («OOOOHHH QUE OUIIIIIII, c'est poche !»). Il ne se gêne pas pour varier le ton, le débit, pour briser le rythme, donner des opinions-express cinglantes, et il livre définitivement la marchandise. Cette audace, qui provoque inévitablement un effet de surprise, se constate aussi quand MC Gilles décide spontanément de chanter avec la chanson d'un ton séducteur qui n'a aucun rapport avec l'objet de la musique, de recontextualiser complètement la musique qu'il fait jouer avec quelques commentaires en début de chanson, ou encore d'ajouter quelques effets en plein milieu de la musique (p.ex. refaire jouer un bout pitoyable; mettre la chanson sur pause et la repartir quelques fois de suite, puis commenter).

Évaluation
Bref, c'est exceptionnel. Merci, MC Gilles !

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Marcel Lement
Marcel Lement

Humour alternatif II : Macadam tribus

2006-03-17



Présentation
Macadam tribus, c'est une émission diffusée sur la première chaîne de la radio de Radio-Canada (n.b. extraits audio disponibles). Animée par Jacques Bertrand depuis de nombreuses années, lui-même secondé par Philippe Laguë et de quelques autres collaborateur-trice-s régulier-ère-s, il s'agit d'un enchaînement de chroniques informatives portant sur des sujets d'actualité tantôt sérieux, tantôt insolites (p.ex. festival de air guitar; phénomène rockabillies). La musique diffusée durant Macadam tribus est originale et éclectique : artistes en émergence, groupes peu connus, musicien-ne-s du monde et interprètes très spécialisés se succèdent dans un harmonieux mélange de genres, parfois regroupés sous une thématique commune.

Style
Je précise immédiatement que Macadam tribus n'est pas une émission à vocation humoristique. C'est d'abord et avant tout un lieu alternatif. Le ton est sérieux et professionnel, mais le contenu est léger. Imaginez la folie d'une radio universitaire sous la gouverne et la réalisation de journalistes expérimentés. C'est l'ensemble de l'émission qu'il faut considérer quand on s'attarde à analyser Macadam tribus. Cet ensemble, justement, est aussi amusant que intelligent.

Entre les chroniques et les reportages, des capsules humoristiques changent l'amusement en rires. Ainsi, un personnage politique, sportif ou culturel quelconque (imitation) peut appeler en plein milieu de l'émission pour faire part de ses préoccupations aux animateurs. Jacques Bertrand fait aussi une revue de presse internationale bidon, citant des quotidiens éloignés qui présentent une réalité étrangement semblable à la nôtre (p.ex. on reconnaît un personnage public ou une émission de télévision dont le nom a été légèrement modifié). Ou encore, il tente d'expliquer un concept complexe à un enfant en guise d'histoire pour l'endormir, ce qui ne réussit pas particulièrement bien puisque l'enfant multiplie les questions, pour le plus grand embarras de Jacques Bertrand.

Philippe Laguë, pour sa part, se métamorphose en commentateur social de droite colérique, en joueur de hockey, en comédien connu, en présentateur météo plus intéressé à promouvoir des méga-activités de beuverie que de parler de conditions de ski, ou fait une parodie d'annonce publicitaire qui prend des allures de critique sociale percutante. Le contenant des capsules évolue au fil du temps : certains concepts sont maintenus, d'autres, abandonnés.

Procédés
Si le contenu des capsules provient essentiellement de l'actualité et que les concepts derrière celles-ci évoluent, mutent au fil du temps, leur structure, elle, demeure. Ainsi, les procédés à la base de l'humour Bertrand-Laguë restent sensiblement les mêmes malgré le passage du temps, témoignant ainsi d'une façon de faire bien définie. Quand une capsule est remplacée par une autre, le concept est nouveau, mais son application rappelle l'ancien concept, ou un autre ancien. Deux principaux procédés sont utilisés dans l'humour Bertrand-Laguë.

Jacques Bertrand est particulièrement fort pour faire des détournements subtils (premier procédé). Particulièrement dans sa revue de presse, mais aussi tout au long de son animation régulière, il joue sur la consonance et le sens des mots, s'auto-questionne, répond, en arrive à dire des choses un peu absurdes tout en gardant l'entièreté de son sérieux. Lorsqu'il le souhaite, grâce à un vocabulaire étendu qu'il manie avec adresse, il dérive de son point de départ, ce qui donne lieu à des double-sens amusants et inhabituels. Nous sommes bien loin des calembours populaires, usés à s'en morfondre, sur la sexualité.

De son côté, Philippe Laguë est capable d'extraire l'essence d'une personnalité avec efficacité (deuxième procédé). Par son sens de l'observation et de la synthèse, il peut construire toute une imitation, un personnage ou une capsule, à partir d'une seule dimension, et viser juste en ajoutant un accent typique d'un-e comédien-ne ou encore quelques mots bien choisis. Ainsi, Paul Martin, ancien Premier ministre du Canada, passe le plus clair de son temps à vouloir co-opter l'émission pour s'adresser à la nation canadienne («Canadien et Canadiennes, bonsoir.») et à distribuer des cadeaux, prenant la forme de compliments excessifs («Canadiens et Canadiennes, comme vous êtes bien habillés !»)... ou d'enveloppes jaunes. Gilles Duceppe revient incessament sur le fait que le Bloc Québécois est démocratique et fondamentalement utile pour les gens du Québec, et qu'il soulève des questions importantes à la Chambre des communes mais, malheureusement pour lui, ses exemples sont tout sauf convaincants. Le personnage d'Amédée Brisebois, démagogue du gros bon sens, repose aussi sur le procédé d'extraction. Cette fois-ci, au lieu de parodier une personne réelle, Philippe Laguë s'inspire de plusieurs, recréant la théâtralité, l'impulsivité, l'agitation et le manque de rigueur des faiseurs d'opinion (cf. Chronique Médias : Théâtre de Droite).

Lorsque les deux animateurs joignent leurs forces dans un effort humoristique commun, ils se lancent constamment la balle, se donnant la réplique et renchérissant avec grande précision sur ce que l'autre a dit auparavant. Plus la conversation progresse, plus ils s'encouragent mutuellement à s'éloigner du sujet initial, faisant mine de ne pas s'en rendre compte et de croire qu'ils arrivent de plus en plus dans le vif du sujet. Évidemment, ils ratent complètement la cible, et construisent interminablement sur leurs erreurs d'interprétation, leur degré de confiance et de conviction augmentant sans cesse. Le résultat est toujours inusité, et les animateurs soulignent au passage aux auditeur-trice-s à quel point ils réussissent à éviter les pièges dans leur analyse.

Évaluation
Il faut le rappeler, Macadam tribus n'est pas une émission d'humour. Les journalistes et chroniqueur-euse-s ne sont ni des spécialistes de la bouffonnerie, ni des amuseur-euse-s publics. Les capsules drôles s'intègrent néanmoins à merveille dans l'espace créé par l'émission. La forme d'humour proposée, intelligente, cultivée, nous arrache invariablement un sourire, puis quelques rires. Mais, comme le ton général de l'émission, cette émotion légère ne sort pas d'un univers aux limites claires et prévisibles pour l'auditeur-trice régulier-ère. Le matériel à la base des capsules est généralement très bon, l'actualité est reconstruite à chaque semaine pour donner des résultats bien pensés, mais on peut avoir l'impression qu'il ne s'agit que d'une infinité de variations sur un même thème.

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